Appendice_Résistance 1

Le recouvrement de l’impôt en tant qu’avatar du grand banditisme

     L’imposition ne se développe que dans le cadre d’un rapport de force et d’un impitoyable violence; comme le dit David Graeber à propos de la dette individuelle ou nationale, la question est de savoir qui tient le pistolet. On comprend mieux pourquoi la plupart des États s’assurent le monopole de la violence face à leurs populations, et comment les États-Unis, alors que leur dollar prend l’eau, continuent d’assujettir le monde grâce à leur puissance de feu – et qu’importe que leurs dépenses militaire continuent d’aggraver leur dette [1].

     David Graeber constate que, « [depuis] des millénaires, les violents disent à leurs victimes qu’elles leur doivent quelque chose. Au minimum, elles “leur doivent la vie” (expression fort révélatrice), puisqu’ils ne les ont pas tuées » [2]. En fait, le capitalisme s’est développé sur la base du paralogisme archaïque, propagé par les uns et intégré par les autres, selon lequel les pauvres ont le devoir d’entretenir les dieux, les riches et l’État. Il se fonde donc sur le sentiment vague et prégnant d'une culpabilité d'essence religieuse.

     Graeber évoque une théorie populaire sur la création de l’État. Elle remonterait au moins à  l’historien Ibn Khaldoun (1332-1406) : « [Les] razzieurs nomades finissent par systématiser leurs relations avec les villageois sédentaire ; le pillage devient tribut, le viol “le droit de la première nuit”, ou enlèvement des candidates envisageables pour le harem royal. La conquête – la force à l’état brut – se systématise, et n’est donc plus présentée comme une relation prédatrice, mais comme une relation morale : les seigneurs assurent la protection, les villageois la subsistance. [3] » 
 
    Dans le contexte contemporain, une légende lénifiante persiste à soutenir que les impôts sont levés par l’État sur la collectivité au bénéfice de cette dernière, c’est-à-dire pour que soient assurés les besoins collectifs indispensables à la vie en société; et accessoirement pour l’entretien des fonctionnaires chargés de cette levée et les forces armées les y aidant. Bref, l’imposition serait une contribution volontaire au bien général, relevant d’une sorte de « contrat » remontant aux origines de la vie en société. Les hypothèses développées en ce sens ne manquent pas. Elles sont cependant remarquablement fantaisistes.
 
    La conception irénique de l’impôt voudrait pour le moins, comme le disait le penseur chinois du XVIIe siècle Wang Fuzhi, que l’on distinguât « ce qui est impôt légitime de ce qui est exaction, gaspillage ou dépenses faites à des fins privées » [4]. Mais cela est impossible dans le cadre des États constitués ; leur fonctionnement impliquant un afflux constant et croissant d’argent, il leur a toujours, sinon à certaines époques en Chine, été vital de s’immiscer dans la vie économique, si bien que les sphères politique et économique sont devenues très généralement indistinctes. Et avec les formes modernes du capitalisme, un véritable renversement s’est produit : c'est l’économie, en tant que sphère d’intérêts privés, qui s’est emparée de l’État, et c’est la politique qui est la continuation de l’économie par d’autres moyens, comme  le dirait Clausewitz [5].

     L‘impôt est l’argent de la guerre, comme il l’a toujours été. On n’insistera sans doute jamais assez sur les liens unissant d’une part l’économie marchande et la politique, c’est-à-dire l’État, et d’autre part la guerre. Chacun apparaît comme la substance de l’autre, et l’ensemble, en d’autres termes le parti universel de la valeur, comme une entreprise de destruction des richesses réelles. On lit chez David Graeber, que, au XVIIIe siècle, « [les] dettes nationales de l’Angleterre, de la France et des autres, n’étaient pas faites de sommes empruntées pour creuser des canaux et jeter des ponts, mais afin d’acquérir la poudre à canon nécessaire pour bombarder des villes, ou de construire des camps pour retenir les prisonniers et entraîner des recrues. Dans presque toutes les bulles du XVIIIe siècle, il y a un projet fantasmé où les revenus d’aventures coloniales servent à financer des guerres européennes » ; les États s’endettant toujours plus pour financer leur armement, le « papier-monnaie était la monnaie de la dette, la monnaie de la dette était la monnaie de la guerre, et cela n’a jamais changé. Ceux qui finançaient les incessants conflits militaires en Europe employaient aussi la police et les prisons de l’État pour extorquer au reste de la population une productivité toujours croissante »  [6].  
 
     Cette sainte alliance a connu une évolution caricaturale, qui en traduit clairement la réalité,  quand le dollar s’est trouvé de plus en échangé contre de l’or. La puissance économique des États-Unis s’étant dégradée, Richard Nixon a été contraint de renoncer à la convertibilité-or du dollar remontant aux accords de Bretton Woods (1944). Mais, comme l’écrit Robert Kurz, le dollar a pu malgré tout conserver sa fonction de monnaie mondiale, « c’est-à-dire de monnaie de réserve et d’échange mondial », et cela « faute d’une alternative crédible ». Le processus s'est fait sur une base totalement inédite, car parallèlement, le complexe militaro-industriel a continué à se développer, jusqu’à devenir une gigantesque puissance économique : « Le dollar a conservé sa fonction de monnaie mondiale en passant du dollar-or au dollar-armement. Et les guerres pour l’ordre mondial, dans les années 1990 et après, au Proche-Orient, dans les Balkans et en Afghanistan, ont d’abord eu pour objectif stratégique de préserver, par la démonstration de sa capacité d’intervention militaire globale, le mythe du refuge et, donc, du dollar comme monnaie mondiale. [7] »   
 
     David Graeber invite à une analyse convergente : « La dette américaine n’en reste pas moins ce qu’elle est depuis 1790 : une dette de guerre. Les États-Unis continuent à dépenser davantage pour leur armée que tous les autres pays de la planète réunis. » Les dépenses militaires y sont la base de la politique industrielle. « L’armée américaine, à la différence de toutes les autres, conserve une doctrine de projection mondiale de sa puissance […]. On touche là, en dernière analyse, à l’essence de la domination militaire mondiale des États-Unis : quelques heures après l’avoir décidé, ils peuvent bombarder à volonté n’importe quel point du monde. Aucun autre État n’a jamais rien eu qui ressemble, même de loin, à ce type de capacité. On pourrait fort bien soutenir que c’est ce pouvoir-là qui maintient la cohésion du système monétaire international organisé autour du dollar. [8]  »
 
    Bref, en quoi un État est-il légitime à imposer une population ? Pourquoi et dans l’espoir d’obtenir quelles prestations doit-on payer l'impôt ? Et à qui précisément le règle-t-on (la question sous-jacente étant : de quoi est fait cet État qui ponctionne l'argent populaire, ou plus exactement : qui se cache derrière lui ?) ? 
 
    La réponse à ces questions résiderait-elle dans l’acception vieillie du syntagme verbal « imposer à  quelqu’un » : lui en faire accroire, l’abuser, le tromper [9] ?
 
    Depuis des décennies l’État français ne privatise-t-il pas à tour de bras les services publics et ne brade-t-il pas les biens du domaine « national », des autoroutes au système de santé, qui ont été constitués au moyen de l’imposition – ce qui revient à faire payer de nouveau aux imposables, et un certain nombre de fois,  ce qu’ils ont déjà financé par le passé ?
 
    En quoi devons-nous quelque chose à cet État qui nous dépouille peu à peu de nos libertés et de tout ce qui constituait notre vie sociale, qui détruit toute forme de solidarité sur l’autel de la concurrence universelle, qui organise l’enfermement psychologique de chacun, qui falsifie notre humanité ? Un État dont la technologie contrôle et manipule jusqu’à nos pensées les plus intimes et qui fait de nous des suspects en toute chose à seule fin de garantir sa sécurité et de celle de la finance ?
 
    Les peuples n’ont en aucune façon de dette à rembourser à l’État sous la forme de l’impôt ou sous toute autre forme. Et ils n’en ont jamais eu. C’est en fait tout le contraire : l’État n’a de cesse de s’endetter auprès du peuple en lui dérobant tout ou partie du revenu de ses activités Mais lui ne rembourse jamais.
 
    L’imposition est par nature, depuis belle lurette, voire de toute éternité, un tribut infligé à la plupart pour le profit de quelques-uns. En l’occurrence pour financer la mainmise du pouvoir en place sur la société, et accessoirement pour assurer des prébendes aux élites de l’appareil politique. Depuis ses débuts nécessairement conflictuels, balbutiants et instables, c’est bien sur la base du parasitisme social que l’État a évolué, s’est effondré, s’est reconstitué, s’est consolidé de différentes façons, derrière le rideau de fumée de ses prétentions à assurer le bien-être et la sécurité. Il est passé progressivement de formes frustes et violentes à une structuration de la prédation toujours plus sophistiquée, « permettant d’extraire de façon plus rationnelle la force de travail et les ressources alimentaires produite par [ses sujets] grâce à l’écriture, aux statistiques, aux recensements et à d’autres formes de mesure » [10]. L’impôt est une forme « civilisée » de pillage.

    De nos jours, les plus riches ne s’y trompent pas, qui disposent et usent de tous les moyens « légaux » pour se dispenser de s’en acquitter : investissements défiscalisés, fraudes fiscales « légales » (baisse de la fiscalité sur le capital et les entreprises) ou non (« optimisation fiscale »), et autres opérations permettant de se soustraire à la loi. Est-il incongru d'appliquer à nos politiques les remarques que le Roi de Brobdingnag adresse à Gulliver, qui vient de lui décrire en détail les mérites de l'Angleterre? "Mon petit ami, [...] vous m'avez fait de votre pays un panégyrique tout à fait admirable. Vous avez nettement prouvé que l'ignorance, l'incapacité et le vice sont les qualités que vous requérez d'un législateur, et que personne n'explique, n'interprète et n'applique les lois, aussi bien que ceux dont l'intérêt et le talent consistent à les dénaturer. J'ai retrouvé dana vos institutions quelques traits qui étaient passables à l'origine, mais dont les uns sont à moitié effacés, les autres brouillés et dénaturés par les abus. Il ne ressort pas, de votre exposé, qu'une seule vertu soit jamais exigée pour l'obtention d'une de vos charges publiques, et encore moins que les prêtres soient promus pour leut piété et leur savoir, les soldats pour leur fidélité et leur vaillance, les juges pour leutr intégrité, les sénateurs pour leur patriotisme et les conseillers pour leur sagesse. [11]» 

     En toute logique, du reste, pourquoi ces patriciens nommés aux affaires se mêleraient-ils de réunir des sommes qui sont destinées à leur échoir, à ruisseler sur eux seuls ? Les plus anciens se souviennent avec émotion de la feuille d’impôt de Jacques Chaban-Delmas [12].
 
   C’est ainsi qu’on a pu lire, dans un courrier de la Cour des comptes [13] signé de son Premier président, Didier Migaud, adressé le 12 décembre 2018  à la Garde des sceaux, ministre de la Justice, et au ministre de l’Intérieur : « La Cour a examiné l’évolution de la délinquance économique et financière au moyen des informations disponibles sur les "escroqueries et infractions économiques et financières" (EIEF) qui regroupent essentiellement les escroqueries, les atteintes à la probité, ainsi que les infractions fiscales et douanières, à la législation sur les sociétés, aux moyens de paiement et à la réglementation du travail. […] Selon les sources statistiques des services de police et de gendarmerie, fondées sur les dépôts de plaintes et les infractions constatées directement par ces services, les "escroqueries et infractions économiques et financières" (EIEF) ont augmenté de +24% entre 2012 et 2016. […] En dépit des réformes législatives, les résultats conduisent à s’interroger sur l’efficacité de la répression de la délinquance économique et financière, et sur la disparité entre les enjeux et les moyens dans ce domaine. [14]»  Malheureusement (mais à quoi fallait-il s'attendre), la Cour des comptes s’est déclarée incapable de chiffrer l’ampleur du phénomène, faute d’ «  une méthodologie rigoureuse d'évaluation des irrégularités et de la fraude aux prélèvements obligatoires » [15]. On sait aussi avec quel empressement les institutions ainsi apostrophées (à leur propre demande, tant l’insolence de ces élites est grande) ont vainement tenté de pallier leurs manquements. Pourtant, le périodique Challenges titrait en février 2019 : « Estimer la fraude fiscale à 80 milliards par an, n’est pas exagéré. [16]»  Comparativement, toujours en 2019 et selon la Cour des comptes, qui, pour l’occasion, avait retrouvé sa règle à calcul, « les principaux organismes sociaux détectaient 1 Md€ de préjudices au titre les fraudes aux prestations sociales » [17].
 
     Toutefois, tandis que ce « milliard » met les chaumières en ébullition en mobilisant notamment le racisme rampant et la haine envieuse du prochain qui sont propres à la France des Droits de l’homme, les 80 milliards à quoi se chiffre la délinquance en col blanc n’émeuvent apparemment guère le populo.
 
    En réalité, les données de l’histoire permettent de lier objectivement l’impôt à l’assujettissement des peuples. Sur ce point les politiciens contemporains se montrent à bonne école, car dans le monde antique en général, les citoyens libres ne payaient pas d’impôt; seules les populations conquises y étaient assujetties (d’où la fréquence des guerres). David Graeber cite l’historien Moses Finley selon lequel « les Grecs antiques jugeaient tyranniques les impôts directs et les évitaient le plus possible ». Graeber précise à propos de la démocratie esclavagiste athénienne que les citoyens [18] « ne payaient aucun impôt direct quel qu’il fût, même si la cité leur distribuait parfois de l’argent dans une sorte de fiscalité à rebours – parfois directement, comme avec les recettes des mines d’argent du Laurion, parfois indirectement, par exemple à travers de généreuses indemnités quand ils étaient jurés ou assistaient à l’assemblée du peuple. […] Il en est allé de même à Rome pendant très longtemps : non seulement les citoyens romains ne payaient aucun impôt, mais aussi ils avaient droit à une part du tribut prélevé sur les autres, sous forme de distributions gratuites d’aliments – le panem du célèbre panem et circenses (du pain et des jeux). » Outre les tributs prélevés à l'extérieur, ces États qui vivaient de l'esclavage alimentaient leur trésorerie en faisant « payer [aux citoyens] des redevances, des sanctions financières, des droits de douane et divers types d’amende » [19].
 
       Il s’est partout passé ce qu’il est advenu en Chine entre le VIe et le IIe siècle avant notre ère, comme le décrit Jean Levi : « Les guerres de plus en plus fréquentes entre les principautés nobles vont bouleverser de fond en comble les rapports sociaux ; elles poussent à la création de systèmes de conscription de plus en plus larges et aboutissent à un encadrement sévère des populations dans un réseau administratif aux mailles extrêmement serrées. Dans l'économie comme à la guerre une mentalité mercantile et abstraite se substitue aux anciens rapports d'inféodation et d'allégeance. Un impôt en grains, proportionnel au montant de la récolte remplace le tribut. Les liens de clientèle se distendent. D'objets concrets, de propriétés particularisées, liés à un espace spécifique, les paysans se transforment en contribuables : ce sont des têtes anonymes et interchangeables qui valent par l'impôt qu'elles peuvent rendre. » [20]
 
    C’est la nécessaire rationalisation de l’impôt qui a provoqué la formation d’une bureaucratie envahissante et l’augmentation croissante des sommes prélevées pour entretenir cette dernière et répondre aux besoins de l’État. La bureaucratie est chargée d’évaluer la population et les ressources imposables. C’est en raison de l’absence de cet appareil, au temps où les rois ne disposaient que de quelques fonctionnaires incapables de procéder à l’estimation de leur population, que, au Moyen Âge, ils fondèrent les parlements [21], afin de lever plus efficacement les impôts, en tant qu’ « autorités locales, un peu plus proches de la population » [22]. Plus proches, et du même coup à même de  « représenter » le peuple en s’interposant entre ce dernier et le souverain. Ici, représenter le peuple consiste expressément à lui faire les poches. Aussi l’historien américain Samuel William écrivait-il en 1774 que « [la] représentation […] a été graduellement introduite en Europe par les monarques ; non pas avec l’intention de favoriser les droits des peuples, mais comme le meilleur moyen de lever de l’argent » [23].
 
    C’est toujours l’impôt qui a nécessité la fixation des populations de manière permanente, et donc la prohibition du nomadisme et du vagabondage, qui sont cependant des façons de vivre largement aussi légitimes et "naturelles" que la sédentarité. Mais ces genres de vie permettaient à des pans entiers des populations de se soustraire au recouvrement des impôts, au travail forcé et aux corvées, ainsi qu’à des dettes qu’ils étaient incapables de rembourser. James C. Scott note que « La fixation des populations de manière permanente constitue peut-être, avec la levée des impôts, la plus ancienne activité des États. {24] »  Il relève par exemple que la stigmatisation des vagabonds est une donnée fondamentale du monde méditerranéen. Les peuples adoptant  un mode de vie itinérant ou semi-itinérant  sont partout perçus comme une menace collective. « Les États chrétiens et musulmans considéraient les habitants des montagnes et les nomades – soit précisément les groupes qui avaient jusqu’alors échappé au contrôle de l’État – comme des barbares et des païens. Le prophète Mohammed lui-même a expliqué avec force détail que les nomades qui se convertissaient à l’islam devaient, comme condition à leur conversion, se sédentariser ou promettre de la faire. L’islam était la religion d’une élite sédentaire […]. Les Bédouins étaient considérés comme des “sauvages”, à l’exact opposé de l’habitant de La Mecque, incarnation de l’idéal urbain. [25] » Selon cet auteur, une donnée fondamentale et constante de l’histoire des États est de s’attacher les populations travaillant pour eux : « L’impératif de rassembler les hommes, de les installer à proximité du centre du pouvoir, de les y retenir et de leur faire produire un excédent par rapport à leurs propres besoins animait une bonne partie de l’art de gouverner dans le monde antique. [26] » Et le sinologue américain Owen Lattimore signale que « la Grande Muraille de Chine servait tout autant à empêcher les contribuables chinois de s’échapper qu’à faire obstacle aux invasions barbares » [27].
 
   Comme le dit Scott, « l’État est à l’origine un racket de protection mis en œuvre par une bande de voleurs qui l’a emporté sur les autres » [28]. On trouve chez Thucydide de quoi confirmer cette assertion : les tyrans des cités grecques, c'est-à-dire les chefs parvenus au pouvoir en s’appuyant généralement sur le peuple (par opposition au roi « basileus », chef héréditaire), « n’avaient en vue que leur intérêt personnel, le souci de leur sauvegarde et celui d’accroître tranquillement et le plus possible leur propre maison » [29].  
 
    Jacques Gernet remarque que, comme Tchouang-tseu « au IVe siècle avant notre ère, Tang Zhen [1630-1704] estime que les fondateurs de dynastie ne sont tout compte faite que des chefs de brigands qui ont réussi : “Depuis les Qin, empereurs et rois furent tous des brigands.” » [30]
 
   L’État, référence auto-officialisée de la vie sociale, est en définitive une forme supérieurement organisée, légale et autolégitimée de grand banditisme. Ainsi, le Prix Nobel Liu Xiaobo [31] notait à propos de la Chine contemporaine que «  la mafia et le parti se compénètrent étroitement et ne font plus qu’un : les éléments criminels ont acquis un statut officiel (en devenant députés à l’Assemblée nationale populaire, ou membres de la Conférence consultative populaire), tandis que les officiels se sont criminalisés (ils s’appuient sur la mafia pour maintenir l’ordre dans les collectivités locales) » [32]. Et il en va ainsi partout de par le monde. 
 
   Le fonctionnement de l’État trouve en effet une correspondance éclairante dans le pizzo des mafias italiennes, où un commerçant achète à une organisation une protection contre les exactions et les violences dont cette même organisation le menace. Le système des divers impôts ne fonctionne pas autrement. Les relations entre l’État et son peuple sont à l’image de ce marché de dupes : le peuple attend aide, secours et protection d’un l’État qui n’a d’autre raison d’être que de le spolier, de piller ses forces vives et de le saigner à blanc. En outre cette prédation systématique ne s’embarrasse jamais des contingences de la réalité ; James C. Scott prend l’exemple de l’Asie du Sud-Est : « Prendre en compte les fluctuations de la capacité fiscale des cultivateurs d’une année sur l’autre aurait exigé de la Couronne qu’elle sacrifie ses revendications fiscales au nom du bien-être de sa paysannerie. Tout porte à croire au contraire que les États coloniaux et précoloniaux s’efforçaient de s’assurer d’un revenu constant, et ce aux dépens de leurs sujets. » [33]


 
 

 
[1] Dette, 5000 ans d’histoire, Les Liens qui libèrent, 2013, p.13-14.
[2] Dette, 5000 ans d’histoire, Les Liens qui libèrent, 2013, p.11.
[3] Dette, 5000 ans d’histoire, Les Liens qui libèrent, 2013, p.134.
[4] Société et pensée chinoises aux XVIe et XVIIe siècles, Collège de France/Fayard, p.157.
[5] « [La] guerre n’est pas seulement un acte politique, mais un véritable instrument politique, une poursuite des relations politiques, une réalisation de celles-ci par d’autres moyens. » De la guerre, I, 24, « Arguments », Les Éditions de Minuit, 1955, p.67. 
On peut s’amuser à remplacer dans ce passage « politique » par « économique »…
[6] Dette, 5000 ans d’histoire, Les Liens qui libèrent, 2013, p.421-422
[7] Vies et mort du capitalisme, Éditions Lignes, 2011, p.38 à 43.
[8]  Dette, 5000 ans d’histoire, Les Liens qui libèrent, 2013, p.446.]
[9] On trouve chez Molière : « Le fourbe qui longtemps a pu vous imposer » (Tartuffe,  acte V, scène 6).
[10] James C. Scott, Homo domesticus, p.16

[11] Jonathan Swift, Œuvres, Voyages de Gulliver, « Bibliothèque de la Pléiade », Gallimard, 1965, p141-142.
[12] « L'affaire de la feuille d'impôt de Jacques Chaban-Delmas commence en novembre 1971, quand Le Canard enchaîné publie un avertissement de la trésorerie du XVIe arrondissement adressé à celui qui est alors Premier ministre. L'hebdomadaire révèle le montant de son impôt sur le revenu : 16 806 francs seulement, pour un revenu imposable de 72 400 francs! La polémique rebondit de manière spectaculaire, le 19 janvier 1972, quand Le Canard dévoile que Chaban n'a pas payé d'impôts de 1966 à 1969. 
» Certes, le Premier ministre n'est pas en tort, puisqu'il bénéficie de l' “avoir fiscal”, une mesure datant de 1965. “Ce qui ressort de cette affaire est plus grave et moins piquant que ne le serait une étourderie de M. Chaban-Delmas, écrit Françoise Giroud dans L'Express, c'est l'iniquité fondamentale d'un système fiscal qui privilégie la fortune.” » (https://www.lexpress.fr/actualite/societe/justice/un-premier-ministre-non-imposable_476088.html)
[13] Juridiction française principalement chargée de contrôler la régularité des comptes publics.
[14] https://www.ccomptes.fr/system/files/2019-03/20190204-refere-S2018-3520-lutte-delinquance-economique-financiere.pdf
[15] https://www.lepoint.fr/economie/montant-de-la-fraude-fiscale-la-cour-des-comptes-botte-en-touche-02-12-2019-2350788_28.php
[16] https://www.challenges.fr/economie/fiscalite/fraude-fiscale-a-80-milliards-solidaires-conteste-darmanin_641474
[17] https://www.ccomptes.fr/fr/publications/la-lutte-contre-les-fraudes-aux-prestations-sociales
[18] Rappelons que les citoyens  d’Athènes comptaient environ 40 000 hommes, alors que la population de l’Attique s’élevait à un demi-million d’individus.
[19] Dette, 5000 ans d’histoire, Les Liens qui libèrent, 2013, p.80-81.
[20] « La doctrine du légisme en Chine, à l'origine des théories du pouvoir fort », https://www.clio.fr/BIBLIOTHEQUE/pdf/pdf_la_doctrine_du_legisme_en_chine_a_lorigine_des_theories_du_pouvoir_fort.pdf
[21] À ne pas confondre avec l’assemblée générale du peuple au Moyen Âge. 
[22] Francis Dupuy-Déri, Démocratie, histoire politique d’un mot, « Humanité », Lux, 2013, p.96.
[23] Cité par Francis Dupuy-Déri, Démocratie, histoire politique d’un mot, « Humanité », Lux, 2013, p.97.
[24] Zomia, les Éditions du Seuil, 2013, p.139.
[25] Zomia, Éditions du Seuil, 2013, p.143.
[26] Homo domesticus, p.168.
[27] Cité par James C. Scott dans Homo domesticus, p.45.
[28] Homo domesticus, p.148, note a de la page 147.
[29] Histoire de la guerre du Péloponnèse, Classiques Garnier, 1948, tome I, I, 17, p.13.
[30] Tang Zhen, Écrits d’un sage encore inconnu, « Connaissance de l’Orient », Gallimard, 1992. Cité dans l’introduction de Jacques Gernet, p.19.
[31] 1955-2017. Prix Nobel de la paix en 2010.
[32] Cité par Simon Leys dans Le Studio de l’inutilité, Flammarion, 2012, p.174-175.
[33] Zomia, Le Seuil, 2013, p. 137.