Appendice_Résistance 2

Le mouvement des « enclosures » et la colonisation en général

     En Angleterre, le mouvement des enclosures illustre à merveille comment l’ordre capitaliste s’est instauré en fournissant en matériel humain la nouvelle économie industrielle. Car, comme Marx l’affirme, la base de toute l’évolution menant à la constitution de la classe capitaliste, « c’est l’expropriation hors de sa terre du producteur rural, du paysan » [1]. Ou encore : « Le processus de destruction qui fait de la minuscule propriété d’un grand nombre la propriété de quelques-uns, […] voilà la genèse du capital. » [2]

     L’expropriation de millions de paysans au cours de plusieurs siècles a pu être localement inaugurée par des initiatives individuelles de gros propriétaires et autres prédateurs, mais elle n’a pu se prolonger dans le temps et aboutir qu’avec l’accord et le soutien armé des ֤États.
 
    C'est ainsi que dès le XIIe siècle, et surtout à partir de la fin du XVIe siècle et au XVIIIe siècle, les enclosures transforment de fond en comble certaines régions d'Angleterre. L’agriculture traditionnelle, qui s’exerçait dans le cadre d'un système de coopération et de communauté d'administration des terres, fait place à un système de propriété privée des terres accaparées (chaque champ étant séparé du champ voisin par une barrière, voire une haie comme dans un bocage). Les enclosures, décidées par une série de lois du Parlement, marquent la fin des droits d'usage, en particulier des communaux, dont un bon nombre de paysans dépendaient [3]. « La propriété communale […] était une vieille institution germanique qui subsistait sous le couvert de la féodalité. [… L’] usurpation violente de la propriété communale, qui le plus souvent s'accompagne de la transformation des terres de labour en pâturages, commence à la fin du XVe siècle et se poursuit au XVIe siècle. Mais à cette époque ce processus se réalisait par l'intermédiaire d'actes de violence individuels, que la législation combattit en vain pendant 150 ans. Le XVIIIe siècle introduit en l'espèce un progrès en ceci que c'est la loi elle-même qui devient désormais l'instrument du pillage des terres du peuple, bien que les grands fermiers n'hésitassent pas non plus à pratiquer, subsidiairement, leurs petites méthodes privées et indépendantes. Ce vol trouve une forme parlementaire avec les “bills for Inclosures of Commons” (loi sur le clôturage des terres communales), qui étaient des décrets permettant aux propriétaires fonciers de se faire à eux-mêmes cadeau des terres du peuple et d’en faire leur propriété privée, bref des décrets d’expropriation du peuple. » [4]
 
    Et voilà des paysans indépendants et autonomes du jour au lendemain légalement contraints de s’employer chez autrui pour une misère, abandonnés à la concurrence impitoyable de leurs malheureux semblables, livrés pieds et poings liés à la cupidité brutale de l’industrie naissante. « C'est ainsi que le peuple des campagnes , brutalement exproprié et expulsé de sa terre, réduit au vagabondage, fut astreint par des lois d’un terrorisme grotesque à la discipline nécessaire au salariat à coups de fouet, de marquages au fer rouge et de tortures. » [5]
 
    Non seulement ces iniquités fournissent aux manufactures une main-d’œuvre bon marché, mais, précise Marx, cette paysannerie déracinée ouvre des perspectives inédites aux marchés : « Auparavant, la famille paysanne produisait et façonnait elle-même les moyens de subsistance et les matières premières, qu'elle consommait ensuite pour la plus grande part. Ces matières premières et ces moyens de subsistance sont devenus désormais des marchandises ; le gros fermier les vend et c'est dans les manufactures qu'il trouve son marché. Fil, toile, laines brutes, – tous objets dont les matières premières se trouvaient dans le champ d'existence de chaque famille paysanne, qui les filait et les tissait pour son propre usage – se transforment maintenant en articles de manufacture dont les districts de campagne, précisément, constituent le débouché. » [6]
 
     Il s’agit bel et bien d’un phénomène de colonisation intérieure, de « pacification », comme on disait au bon temps des colonies. Appliqué aux régions occidentales, le terme de « colonisation » doit être pris stricto sensu, et non dans un sens métaphorique. Rappelons que la grande idée de la fin du règne de De Gaulle a été de réaliser la « décolonisation intérieure » [7] pour « rendre sa dignité » au salariat par la voie de la participation.
 
    En outre, les classes populaires ont longtemps été considérées dans une perspective explicitement raciste, comme des espèces inférieures [8] et des vaincus [9]. En l’occurrence, il convient de rappeler que le racisme de classe relaie le discours où la  noblesse française et la monarchie revendiquent des origines franques face à un peuple d’origine gauloise. Ainsi, dans son Histoire de l’ancien gouvernement de la France (1727) et dans son Essai sur la noblesse (1732), Boulainvilliers, « [tête] pensante de l’opposition aristocratique à Louis XIV », affirme que « la France comme État et société est née de la conquête franque. Cette violence initiale, que l’on peut considérer comme une rationalisation du mythe d’origine, fait office de fondement historique et juridique à la fois. Clovis n’a pas reçu son pouvoir de l’Église, médiatrice de la volonté divine, dans la continuité de l’imperium romain. Il l’a conquis à la pointe de l’épée et avec l’aide de ses preux qui combattaient à ses côtés. Le roi de France, descendant de Clovis, a hérité la couronne acquise par droit de conquête, comme les nobles, descendants des guerriers compagnons du conquérant, ont hérité la terre et les paysans acquis par la conquête. Cet héritage légitime la propriété de la noblesse sur la terre et les paysans, eux-mêmes descendants des Gaulois vaincus » [10].
 
    Pareillement, selon les observations de l’anthropologue Jean-Claude Galey réalisées dans une région de l’est de l’Himalaya, les membres des castes inférieures étaient encore appelés dans les années 1970 « les “vaincus”, puisqu’on voyait en eux les descendants d’une population conquise il y a de nombreux siècles par la caste des propriétaires fonciers actuels » [11].
 
     James C. Scott précise que la colonisation renvoie à « l’absorption, au déplacement et/ou à l’extermination des habitants d’une région donnée ». Mais outre l’aspect purement économique, comme le précise ce même auteur, la colonisation engage un processus déterminé d’acculturation, ne manière qu’il ne reste aux êtres que des préoccupations consuméristes : elle déclenche « un affaiblissement massif de tous les éléments de type vernaculaire : langues vernaculaires, régimes fonciers vernaculaires, techniques de chasse, de récolte et d’exploitation forestière vernaculaires, religion vernaculaire, et ainsi de suite. La tentative pour normaliser la périphérie est considérée par l’État “parrain” comme une manière d’apporter civilisation et progrès » [12]. L’enseignement public de la République en a, par exemple, explicitement apporté la preuve en réprimant par diverses brimades les enfants persistant à parler leurs dialectes provinciaux, et donc à se référer au mode de vie de leurs pères [13].
 
    Outre cette colonisation interne, on n’en finirait pas d’évoquer la sauvagerie de la colonisation menée outre-mer par les différentes puissances européennes désinhibées par la certitude que l’œuvre civilisatrice n’affectait pas de véritables êtres humains. Jules Ferry, le spécialiste incontesté et tout-terrain de l’éducation colonisatrice, proclame ainsi, lors d’une intervention à la Chambre des députés : « Il faut dire ouvertement qu’en effet les races supérieures ont un droit vis-à-vis des races inférieures parce qu’il y a un devoir pour elle. Elles ont un devoir de civiliser les races inférieures » [14].
 
   Aucune abomination n’a été et ne sera épargnée pour éduquer les peuples ignorants à l’ordre des marchés. Qu’on se le dise.





[1] Marx, Capital, livre 1, « Les essentielles », Les Éditions sociales, 2016, p.694. Sur ce sujet, voir « Le temps de l'usine  », première partie du documentaire de Stan Neumann, Les Temps des ouvriers – Une histoire des ouvriers européens (Arte, 2020).
[2] Lettre à Véra Zassoulitch, 1881, citée par Robert Kurz, Lire Marx, p.386.
[3] https:/ mouvement des /fr.wikipedia.org/wiki/Mouvement_des_enclosures.
[4] Marx, Capital, livre 1, « Les essentielles », Les Éditions sociales, 2016, p.701.
[5] Marx, Capital, livre 1, « Les essentielles », Les Éditions sociales, 2016, p.712.
[6] Marx, Capital, livre 1, « Les essentielles », Les Éditions sociales, 2016, p.721.
[7] http://www.union-gaulliste-de-france.org/article-gaullistes-de-gauche-explications-54963255.html
[8] Gérard Noiriel souligne, dans le cadre de son exposé sur la colonisation aux débuts de la IIIe République : « Les belles manières qui caractérisaient la noblesse de race étaient en réalité celles de la bourgeoisie érigées en norme nationale » (Une histoire populaire de la France, « Mémoires sociales, Agone, 2018, p.445).
[9] Et il n’y a pas lieu de penser qu’il en aille différemment de nos jours. On a beau se gargariser tous azimuts avec la bonne blague du peuple uni dans la « nation », il est clair, dans l’idéologie des « élites », on ne mélange pas les torchons avec les serviettes. Ce n’est certes pas la « couleur » du sang qui fait les aristocrates de la Bourse. Pourtant, comme on l’a rappelé plus faut, quand Raffarin parle en 2002 de la « France d’en bas », il pense du même coup à une « France d’en haut » radicalement distincte de l’autre. Cette différenciation est du reste au cœur de la notion de représentativité démocratique.
[10] André Burguière, « L'historiographie des origines de la France. Genèse d'un imaginaire national », Annales. Histoire, sciences sociales, 2003/1. Cet auteur souligne que c’est « au cours du XIXe siècle que les Gaulois sont devenus les ancêtres des Français, principalement sous l’influence de l’action républicaine des années 1880 qui a inscrit dans les manuels scolaires et dans l’esprit des élèves de l’école communale la fameuse formule : « Nos ancêtres les Gaulois. » En fait, les Gaulois étaient présents dans l’imaginaire national au moins depuis la fin du XVe siècle, mais non comme ancêtres obligés. Cet honneur leur était disputé par les Francs au nom d’une très ancienne tradition légendaire et historiographique. » https://www.cairn.info/journal-annales-2003-1-page-41.htm
[11] J.-C Galey, « Le créancier, le roi, la mort. Essai sur les relations de dépendance dans le Tehri-Gathwal », Purusartha, vol. 4, 1980. Cité par David Graeber, Dette, 5000 ans d’histoire, Les Liens qui libèrent, 2013, p.17.
[12] Zomia, Les Éditions du Seuil, 2013, p.34.
[13] Sur ces questions, on lira avec intérêt le livre de Jérôme Piolat, Portrait du colonialiste : l'effet boomerang de sa violence et de ses destructions, 2011, Les Empêcheurs de penser en rond/La Découverte.
[14] Cité par Gérard Noiriel, Une histoire populaire de la France, Agone, 2018, p.423.