Appendice_Travail 1

L'empire de la laideur 


    Lewis Mumford remarque qu’une des caractéristiques de l'homme post-historique est son manque d’empathie pour son environnement et, partant, pour lui-même : son attitude « à l'égard de la nature est totalement dépourvue du sentiment d'unité et d'harmonieuse sympathie qui amenait l'homme primitif à attribuer sa propre vitalité à des morceaux de bois et à des pierres : la nature n'est plus pour lui qu'un stock de matériaux inertes, à décomposer, à resynthétiser et à remplacer par un équivalent fabriqué mécaniquement. Il en va de même de la personnalité humaine, dont une part, l'intelligence rationnelle, est amplifiée jusqu'à des dimensions surhumaines, tandis que tout le reste est mutilé et proscrit » [1]. 


     L’empire de la laideur et de la désolation étend ainsi sa monstrueuse insignifiance dans le moindre vestige de ce qui fut.

     Dans son avant-propos à La Forêt en feu, Simon Leys écrit : « Zhou Lianggong, un célèbre lettré du dix-septième siècle, raconte cette fable : un vol de palombes avait pour un temps élu domicile dans une certaine forêt. Plus tard, repassant dans la région, les palombes s’aperçurent que la forêt avait pris feu. Elles s’élancèrent aussitôt vers la rivière, y trempèrent leurs ailes et revinrent secouer les gouttes d’eau de leurs plumes au-dessus de l’incendie. Comme elles s’affairaient à ce manège, Dieu leur dit : “Votre intention est certes touchantes, mais je crains fort qu’elle ne serve pas à grand-chose.” “On s’en doute un peu, répliquèrent les oiseaux. Mais, que voulez-vous, nous avons jadis habité cette forêt et ça nous fend le cœur de la voir ainsi ravagée.” » [2] Mais les hommes, qui ont eux-mêmes mis le feu à leur forêt, la regardent se consumer ou bien ils détournent leur regard. Il y a belle lurette que l’humanité a déclaré la guerre au vivant. Et aujourd’hui, nul ne peut l’ignorer, elle est en passe de la gagner.

     Pour s’en convaincre, nul besoin de penser politiquement l’état du monde. Il suffit de regarder avec quel acharnement les hommes extirpent de tout lieu sa beauté, comme si cette beauté était une superfluité, une incongruité, voire un obstacle à la « raison » – alors qu’elle est le l’expression et le sens même de la vie. Élysée Reclus annonçait déjà que l’enlaidissement du monde rend compte du délitement de l’humanité : « Une harmonie secrète s'établit entre la terre et les peuples qu'elle nourrit, et quand les sociétés imprudentes se permettent de porter la main sur ce qui fait la beauté de leur domaine, elles finissent toujours par s'en repentir. Là où le sol s'est enlaidi, là où toute poésie a disparu du paysage, les imaginations s'éteignent, les esprits s'appauvrissent, la routine et la servilité s'emparent des âmes et les disposent à la torpeur et à la mort. Parmi les causes qui dans l'histoire de l'humanité ont déjà fait disparaître tant de civilisations successives, il faudrait compter en première ligne la brutale violence avec laquelle la plupart des nations traitaient la terre nourricière. Ils abattaient les forêts, laissaient tarir les sources et déborder les fleuves, détérioraient les climats, entouraient les cités de zones marécageuses et pestilentielles ; puis, quand la nature, profanée par eux, leur était devenue hostile, ils la prenaient en haine, et, ne pouvant se retremper comme le sauvage dans la vie des forêts, ils se laissaient de plus en plus abrutir par le despotisme des prêtres et des rois. » [3]

     David Graeber, né en 1961, a grandi à New York ; il avoue y avoir toujours « été frappé par la discordance fascinante entre la magnificence des services publics créées au tournant du [XXe] siècle, dont la majesté même était censée refléter la force et la puissance de la République, et le mauvais goût bon marché, apparemment délibéré, de tout ce qu’a créé la ville pour ses citoyens depuis les années 1970 » [4]. Ce qui paraît déterminant dans ce constat paraît bien être le soupçon d’une politique délibérée d’enlaidissement du cadre de vie. La laideur dans l’art et l’architecture modernes n’est pas seulement le reflet d’une décomposition des valeurs morales occidentales (et donc mondiales), elle en est un des agents les plus efficaces. Elle seconde admirablement l’entreprise d’abêtissement universelle prise en charge par les médias, les diverses formes de spectacle, et les différents systèmes d’éducation, jusques et y compris les organismes de formatage des élites. 

     Les restes d’un monde désuet qui a eu le bon goût de n’être pas édifié selon les lois consternantes de la modernité boutiquière, l’homme de la technologie les détruit, les bouscule ou les repeint à ses couleurs breneuses mais hygiénisées. L’ersatz se combine à la facticité pour la joie des esthètes post-modernes et des margoulins, car ce qui est hideux se produit plus aisément et plus « rationnellement » : à moindre prix, à grande échelle et en maximisant la survaleur. Cette vénalité crapoteuse a-t-elle des vertus hallucinatoires ? Forme-t-elle écran entre chacun et le spectacle du monde qui se vautre sous ses yeux ? En tout cas, au degré d’énormité et d’envahissement universel qu’il a atteint, le bas-de-gamme ne se discute même plus.

   Cette propension irrésistible à la laideur, à la morosité, à l’ennui le plus impitoyable, trouve son fondement dans le mouvement d’abstraction qui a emporté le monde. Robert Kurz fait ressortir ce phénomène en comparant les bâtiments d’hier aux bâtiments contemporains conçus par ordinateurs : « Lorsque, parfois, de vieilles bâtisses nous paraissent quelque part plus belles et plus confortables que des édifices modernes et que nous constatons que, par rapports aux bâtiments “fonctionnalistes” d’aujourd’hui, elles nous donnent l’impression d’une certaine irrégularité, cela tient à ce que , souvent, leurs dimensions, leurs mesure de volume et leurs formes s’inscrivent bien dans le paysage. L’architecture moderne utilise, elle, des mesures de volume physiques et des formes “décontextualisées”, détachées du milieu environnant. La même chose vaut pour le temps. L’architecture moderne du temps est, elle aussi, dé-proportionnée, décontextualisée. Ce n’est seulement l’espace qui est devenu laid, mais aussi le temps. » [5]

     Jean-François Billeter fait de l’architecture moderne une analyse semblable : « La belle architecture crée un accord entre l'homme, l'objet et l'espace. Le corps propre se reconnaît dans le corps bâti »; mais il en va bien différemment dans un univers mécaniste détourné de plus en plus de l’humain, consacré à des prouesses techniques inintelligibles, et dont on n’a rien à dire sinon qu’on voudrait pouvoir le fuir : « Tant que les matériaux et les techniques ont été relativement simples, la construction est restée soumise à des lois et des mesures que le corps comprenait. Comme Diderot l'expliquait à Sophie Volland, nous avions en nous de quoi sentir le dôme de Florence [lettre du 2 septembre 1762]. L'architecture de fer industrielle a produit des édifices intelligibles – des ponts, des gares, les Halles, la tour Eiffel, les premiers gratte-ciels de New York. Aujourd'hui, l'intelligence des formes se perd. Les architectes disposent de moyens tels qu'ils peuvent faire fi des proportions et des équilibres que le corps pouvait rapporter à lui-même, et ne s'en privent pas. On voit se multiplier les édifices qui créent en nous des sentiments d'incompréhension et d'impuissance. Ils nous condamnent à nous déplacer dans des espaces hostiles, où nous sommes de trop. Un nouveau pas a été franchi quand les architectes se sont mis à travailler sur ordinateurs. Lorsqu'ils dessinaient, ils pouvaient méditer une forme, s'y projeter et la sentir. À l'imagination du corps propre, l'ordinateur a substitué une imagination artificielle qui crée des formes ad libitum. Beaucoup d'architectes (et des plus renommés) jettent leur dévolu sur celles qui n'ont jamais été pratiquées sans plus se soucier des effets qu'elles produiront. Le sens du corps disparaît d'autant plus complètement que le matériau n'importe plus. On demande à l'ordinateur de donner une forme et au matériau de la remplir. Peu importe si elle compliquée : l'ordinateur calculera la conformation des pièces nécessaires. » [6]


    Comme l’écrivait Simon Leys, l’époque voit l’apothéose des « vrais philistins ». Ces derniers « ne sont pas des gens incapables de reconnaître la beauté – ils ne la reconnaissent que trop bien, ils la détectent instantanément, et avec un flair aussi infaillible que celui de l'esthète le plus subtil, mais c'est pour pouvoir fondre immédiatement dessus de façon à l'étouffer avant qu'elle ait pu prendre pied dans leur universel empire de laideur. Car l'ignorance, l'obscurantisme, le mauvais goût, ou la stupidité ne résultent pas de simples carences, ce sont autant de forces actives, qui s'affirment furieusement à chaque occasion, et ne tolèrent aucune dérogation à leur tyrannie. […] Le besoin de tout rabaisser à notre misérable niveau, de souiller, moquer, et dégrader tout ce qui nous domine de sa splendeur est probablement l'un des traits les plus désolants de la nature humaine » [7]. 



[1]  Les Transformations de l’homme (1956), Éditions de l’Encyclopédie des nuisances, 2008,.
[2] « Collection Savoir », Hermann, 1988, p. 7.

[3] «  Du sentiment de la nature dans les sociétés modernes », Revue des deux mondes, numéro 63, 15 mai 1866, texte extrait de la revue Écologie politique, n° 5, hiver 1993, et réédité par les Cahiers Libertaires de la CNT de Pau, http://classiques.uqac.ca/classiques/reclus_elisee/sentiment_nature_soc_modernes/sentiment_nature_soc_mod.pdf.
[4] Bureaucratie, Les Liens qui libèrent, 2015, p.288, note 12.

[5]Avis aux naufragés, Éditions Lignes & Manifeste, 2005, p.41.
[6] Essai sur l'art chinois de l'écriture, Allia, 2010, p.278, note 2.
[7] Le Bonheur des petits poissons. Lettres des Antipodes, Jean-Claude Lattès, 2008, p.74-75.