Appendice_Travail 2

Sur l’évolution des techniques de combat dans l’Antiquité

     Jean Lévi souligne à propos de l’Antiquité chinoise combien la guerre et le commerce sont deux activités indissociables : « Si, comme l’a dit Clausewitz, “la guerre a tout d’une opération commerciale”, en Chine le commerce ressemble à une opération militaire. Ils réclament même minutie dans les préparatifs, même esprit d’entreprise, même choix du moment favorable, même attente des circonstances propices, même sûreté dans les décisions, même rapidité d’exécution, même esprit matois qui calcule et planifie. » [1]

     Il n’est cependant pas question de rechercher un rapport de cause à effet entre l’évolution des armées en Chine et en Grèce anciennes et l’apparition du travail abstrait sous le capitalisme. Simplement, le passage de l’artisanat à la condition ouvrière sous le poids de l’industrialisation naissante et la formation d’armées industrielles déployées en gigantesques fabrique incitent à un établir un parallélisme avec la transformation des techniques de guerre qui s’est opérée longtemps avant notre ère. Dans tous ces cas, on constate une évolution de la pratique individuelle au maniement de masses humaines, et une dépersonnalisation de l’activité. Comme dit Jean Lévi, « [dans] l’économie comme à la guerre, le quantitatif se substitue au qualitatif » [2].

     Dans la Chine des Royaume combattants (Ve-IIIe siècles avant notre ère), on assiste à un développement de l’infanterie constituée par la paysannerie. Auparavant, la guerre était une activité de type noble. Mais le caractère des combats se modifie à partir du Ve siècle : la guerre mobilise de plus en plus d’énergie et de ressources ; il ne s’agit plus de faire acte de bravoure, mais de vaincre et de conquérir des territoires. Dès lors, l’infanterie se développe, réduit peu à peu le rôle des chars, et provoque la ruine du genre de vie noble lié à la conduite des attelages. Ce mouvement est accentué par la modification de l’armement. « [On] peut dire que l’avènement de l’État centralisé est intimement lié à ce changement de la technique guerrière. En donnant plus d’importance et, pour finir, un rôle décisif dans les combats à l’ancienne piétaille  [formée de paysans et qui ne jouait par le passé qu’un rôle subalterne], les chefs de royaume avides de conquête et d’hégémonie étaient amenés à lui accorder en même temps un statut et une dignité qui lui avait été refusés jusqu’alors. L’État centralisé est contemporain d’une promotion de la paysannerie au rang de cultivateur indépendant et à celui de combattant » [3]. En d’autres termes, Jean Lévi souligne que « requérant la participation des masses, la guerre change de nature. Elle devient indépendante des qualités de ceux qui la font. Le guerrier n’est plus le noble qui combat de son char, mais un fantassin anonyme. La stratégie remplace la vaillance comme facteur décisif de la victoire » [4]. 

     Pareillement, en Grèce, aux VIII et VIIe siècles avant notre ère, les nouvelles techniques de guerre et la modification de l’armement privilégient le fantassin, l’hoplite, le citoyen-soldat combattant en ligne, au détriment de l’aristocratique guerrier à cheval, ce qui développe une manière de sentiment égalitaire et rend en l’occurrence plus problématique la formation de régimes oligarchiques. Jean-Pierre Vernant souligne que, dans les anciens temps, la bataille était une « mosaïque de duels où [s’affrontaient] les promachoi [les hommes se battant au premier rang] »,  et que « la valeur militaire s’affirmait sous forme d’une aristeia, d’une supériorité toute personnelle ». 

     Mais dans la Grèce classique, « l’hoplite ne connaît plus le combat singulier. […] La phalange fait de l’hoplite, comme la cité du citoyen, une unité interchangeable, un élément semblable à tous les autres, et dont l’aristeia, la valeur individuelle, ne doit plus jamais se manifester que dans le cadre imposé par la manœuvre d’ensemble, la cohésion du groupe, l’effet de masse, nouveaux instruments de la victoire. »  Vernant poursuit son analyse en l’illustrant d’un exemple : « Aristodamos […] faisait partie des trois cents Lacédémoniens qui avaient tenu les Thermopyles ; seul  il était revenu sain et sauf ; soucieux de laver l’opprobre que les Spartiates attachaient à cette survie, il chercha, il trouva la mort à Platée en accomplissant d’admirables exploits. Mais ce n’est pas à lui que les Spartiates accordèrent, avec le prix de la bravoure, les honneurs funèbres dus aux meilleurs ; ils lui refusèrent l’aristeia parce que, combattant en furieux comme un homme égaré par la lussa [la fureur belliqueuse], il avait quitté son rang. » [5]


      La modernisation a fait de la guerre un affrontement de masse; elle a eu pour résultat de soumettre la gloire individuelle du combattant au quantitatif anonyme et à la règle à calcul, de même que l'industrialisation a fait de l'artisan un ouvrier anonyme œuvrant à la chaîne. «Travailler à la chaîne », voilà une métaphore qui en dit long sur les libres galériens industriels.



[1] Shang Yang, Le Livre du prince Shang, présentation et traduction de Jean Lévi, Flammarion, 2005, p.8.
[2] Shang Yang, Le Livre du prince Shang, présentation et traduction de Jean Lévi, Flammarion, 2005, p.6.
[3] Jacques Gernet,  Le Monde chinois, Armand Colin, 2005, p.64-65.
[4] Shang Yang, Le Livre du prince Shang, présentation et traduction de Jean Lévi, Flammarion, 2005, p.5.
[5] Œuvres I, Les Origines de la pensée grecque, Le Grand Livre du mois/Le Seuil, 2007, p.196.