Appendice_Travail 4

Sur les mémoires

     La mémoire est une notion essentielle pour définir ce qu’est l’être humain et pour comprendre ce qu’il est en passe de devenir dans l’univers de la technologie marchande. L’alternative consiste ici à choisir entre le mort et le vif.

     Il faut toutefois noter que si le stockage d’informations et de formes symboliques sur des supports externes trouve une manière d’aboutissement dans la technologie industrielle, il ne date pas d’hier, mais du Paléolithique supérieur (il y a 40 000 ans), avec l’art pariétal, qui présente des tracés géométriques rythmés, puis des formes figuratives et scéniques. Comme l’écrit Charles Stépanoff, « alors que, pendant les dizaines de millénaires précédents, les humains ont gardé images et idées dans leur tête et dans leurs paroles, ils se mettent progressivement à les matérialiser dans des supports durables. » Depuis, le phénomène n’a cessé de « s’amplifier à une vitesse exponentielle permettant une fixation toujours plus précise et complète d’idées et de scènes imagées : graphismes, pictographies, écritures alphabétiques, romans, tableaux, cinéma, jeux vidéo, jusqu’aux casques de réalité virtuelle aujourd’hui » [1]. Mais cet auteur commente cette situation en précisant son caractère non anthropologique et historique, car les hommes vivant avant l’apparition de l’art ne possédaient pas de cerveaux plus gros que les nôtres. « Simplement, pendant la plus longue durée de sa carrière, notre espèce n’a pas ressenti la nécessité d’enfermer ses mondes virtuels, probablement très riches, dans des artéfacts. Voilà qui doit nous faire réaliser que notre actuel besoin compulsif d’images matérialisées n’est qu’une façon récente et un peu étrange d’utiliser nos capacités imaginatives d’humains. » [2]

     Le dictionnaire Robert définit la mémoire comme la faculté « de conserver et de rappeler des états de conscience passés et ce qui s'y trouve associé; l'esprit, en tant qu'il garde le souvenir du passé ». Mais il évoque ainsi une mémoire vivante qui n’a pour ainsi dire plus court ; à l’école, on n’apprend plus aux enfants à l’exercer, à réciter des poèmes et à apprendre la table de multiplication. Infidèle, labile, défaillante, instable, trompeuse, elle ne méritait que l’oubli. La mémoire mécanique des calculatrices, des ordinateurs et des smartphones la remplace « avantageusement ». Ces engins enregistrent et classent mécaniquement toutes les données, toutes les photographies, les vidéos, les sons enregistrés, soit à peu près toutes les traces représentant les vestiges du temps vécu, et ils les restituent à volonté en tant que formes figées, inaltérables, en tant que choses toujours disponibles dans leur présent automatisé, sans aucun des troubles inséparables de l’affectivité et des défaillances intellectuelles. Le contenu de cette mémoire est intégralement  accessible en permanence.

     Mais cet avantage présente de sérieux inconvénients. Certes, aucune mémoire, vivante ou mécanique, ne conserve tous les phénomènes constituant un événement donné et a fortiori  une vie ; elle est une activité discriminante. Mais seule la mémoire vivante évolue entre amnésie et anamnèse, soit entre un pôle conscient (la conscience discursive, le logos) et un pôle inconscient (incluant la mémoire corporelle ou somatique); et la discrimination qu’elle opère est aléatoire. La mémoire enregistrée sur les machines est constituée de données qu’il faut fournir ; elle relève d’une présélection, d’un choix arbitraire parmi des éléments divers. C‘est le produit d’un filtrage préalable expurgeant le réel en tant qu'expérience totale.

     Prenons le cas des galeries [3] des ordinateurs : parmi la multitude invraisemblables d’images saisies par l’appareil photo, selfies ou autres, on a tendance à ne sélectionner que celles qui nous sont agréables et où l’on se trouve à son avantage (et qu’importe que ce « nous » désigne un particulier ou un patron de presse). La mémoire de ces mécaniques est déterminée par un processus conscient intentionnel, où la discrimination opère comme une forme de refoulement, comme une censure. Secondairement, les objets mémorisés sont accessibles à tous les trucages comme le gommage des rides de madame ou la substitution en arrière-plan d’un paysage plein d’agréments à un autre désespérément banal. Chaque aspect de moi-même est ainsi substituable à une autre – la chirurgie esthétique ne permet-elle pas d’échanger un nez bourbonien dérogeant aux normes du moment contre un nez grec du plus bel effet ? Je peux ainsi m’afficher sur le Net non tel que je suis, mais tel que je me désire, ni plus ni moins. Les images de moi n’ont de fait rien à voir avec ce que je suis : elles sont objectivement et incomparablement plus réelles que je ne lui suis moi-même. Mais dans un contexte social où personne ne s’intéresse à moi plus que je ne m’intéresse aux autres, nul n’y verra que du feu.

     Ces procédés mnémoniques ne sont pas sans évoquer les photos « historiques » naguère trafiquées au pinceau par les staliniens, où telle personnalité déchue et promptement exécutée était effacée ou laissait place à tartempion [4]. Mais désormais, la manipulation se fait avec une facilité, une efficacité et selon une échelle sans commune mesure avec les maquignonnages du passé. Avec la généralisation et la normalisation de ces procédés aux vidéos, c’est toute la perception de l’espace-temps qui se trouve perturbée et la substance individuelle qui se dissipe. La réalité personnelle et sociale est démultipliée comme dans les jeux de rôle en ligne. Les individualités dévitalisées se déploient dans des univers parallèles et alternatifs sans plus de consistance qu'eux-mêmes.

     Bref, si la puissance de la technologie est considérable et permet des manipulations inouïes, ses opérations n’en sont pas moins potentiellement biaisées et humainement fausses. Elles portent le doute sur ce qu'on voit et sur ce qu'on est. L’adjectif « vive » employé dans la terminologie informatique pour une « mémoire » permettant le stockage temporaire d’informations (« Random Access Memory ») est une impropriété absolue – fidèle à l’idéologie de cette époque où les mots sont utilisés pour énoncer le contraire de ce qu’ils dénotent. La « volatilité » ne suffit pas à qualifier le vivant.

     C’est bien une mémoire morte qui est jeu, dans la mesure où la durée vécue est évacuée de la donnée enregistrée. C’est comme si l’on disait qu’une photographie de famille est vivante, alors que le touriste qui l’a prise, disons sur le pont du Rialto, n’a plus eu besoin de la regarder une fois qu’il l’a « mise en boîte » : une bière belge à la main, il pourra en effet la contempler « plus tard » sur ses écrans,  débarrassée de l’ambiance de la journée, de l’expérience des vaporettos, de la fatigue de la marche, etc., bref de tous les aspects qualitatifs présentés par une situation donnée ; et donc de la vie. Il est vrai, comme disait Feuerbach, que « notre temps [...] préfère l’image à la chose, la copie à l’original, la représentation à la réalité, l’apparence à l’être » [5] ; et que « pour certains hommes, le réel ne devient réellement visible que lorsqu’ils sont confrontés à des images de celui-ci » [6]. Mais notre photographe pourra tout au plus vérifier qu’il s’est effectivement rendu à Venise à telle époque, tel jour, telle heure ; la photo ne lui dira généralement rien des états d’âme, des sensations, des émotions qui se cachent derrière les sourires de circonstance. La mémoire mécanique opère sous une forme objective, uniquement visible (et/ou sonore), celle d’une image revêtue de toutes les apparences de la réalité. Mais alors qu’elle accorde une quasi-exclusivité au regard (et à l'ouï), elle occulte les autres modes de perceptions, les autres dimensions de la sensibilité humaine. Elle ne se préoccupe que de figer l’apparence d’un réel excessivement fugace. Elle  ignore notamment le rôle créateur du langage dans la formation des souvenirs, alors que, comme dit Anders, « le souvenir dépend au moins autant du langage que le langage du souvenir » [7]. La mémoire artificielle est une production intemporelle d’éléments objectivables, qui n’ont rien à faire avec la subjectivité de leurs utilisateurs. La mémoire des machines est une mémoire réifiante : elle participe à la transformation des êtres humains en choses.

     La mémoire humaine est quantitativement et qualitativement toute différente, elle qui n’évoque et ne « ressuscite » que des « fantômes ». Anders dit bien que « la forme fondamentale du souvenir est le manque : on se souvient d’abord de ce qui nous manque sans cesse en étant sans cesse absent » [8]. Le « principe » de la mémoire humaine est l’absence d’une présence, douloureuse ou restée désirable, enfouie dans le passé.

     Dans la mémoire vivante ne se manifestent que des résurgences échappant à toute maîtrise comme à tout désir d’oubli (il est plaisant que les Celtes aient postulé l’existence d’une « mémoire d’oubli »). Alors qu’il suffit d’appuyer sur quelques touches du PC pour ramener au jour les éléments d’un passé révolu et de supprimer ceux qui ne nous conviennent plus, il est bien difficile de forcer un souvenir qui se dérobe, comme d’échapper à un souvenir qui s’impose.

     De ce fait, le passé conservé par la mémoire vivante possède une dimension critique inaliénable. Marcuse le souligne : « En se souvenant du passé on peut retenir des notions dangereuses et la société établie semble redouter des contenus subversifs de la mémoire. 
     » Le souvenir est une faculté de dissociation à l’égard des faits donnés, une forme de “médiation” qui met en cause, pour de brefs instants, le pouvoir omniprésent des faits donnés. 
» [9] 

     En revanche, la mémoire industrielle abolit le souvenir ainsi défini, pour ne laisser que des « souvenirs » sous forme de choses virtuelles et/ou d’objets, idéalement intégrables aux « faits donnés » ; avec elle, le présent n’est jamais remis en question par le passé. Il en va ici comme dans le « langage clos » des sociétés à vocation totalitaire dont Marcuse dit que « le passé {y] est strictement retenu mais il n’intervient pas dans le présent » [10].

     La mémoire vivante peut se révéler trompeuse ou fausse, et on peut même soutenir que c’est là son quotidien. Mais cette incertitude est une expression particulière de la « vérité humaine ». Pour un regard honnêtement désabusé, il est clair que la confusion, le désordre et le chaos sont au cœur de notre mode d’être ; la réalité est aussi incertaine et hasardeuse que l’expérience qu’on en a et qu’on en fait. De fait, la vie exige, comme la guerre, de « s’accoutumer à agir toujours d’après les vraisemblances générales, et c’est une illusion d’attendre un moment où l’on serait délivré de toute ignorance et où l’on pourrait se passer des suppositions » [11]. Nos besogneuses prétentions à la rationalité n’y changent rien. Marcuse attire justement l’attention sur le fait que, jusque dans l’expérience élémentaire de la communication, « nous ne nous comprenons mutuellement qu’à travers des zones entières d’incompréhensions et de contradictions » [12].  Le faux est ici un moment du vrai, dirait Hegel. Elle est sans rapport avec les falsifications qui peuvent présider à la programmation informatique, où le vrai est un moment du faux [13].

     Il n’est évidemment pas question d’assimiler le travail de la mémoire au travail de remémoration effectué par l’analysé lors d’une cure psychanalytique, mais on notera que l’anamnèse est rarement le résultat d’un effort volontaire, d’un travail conscient ; elle est plutôt le résultat d’un laisser-faire, d’un « non-agir »  à la manière de l’Extrême-Orient, faisant place à la survenue d'associations d'idées. La mémoire humaine est un processus spontané, insaisissable, qu’on pourrait qualifier, dans la mesure où il échappe à la conscience raisonnante, d’activité mentale libre, involontaire, au même titre que le rêve et l’imagination. Freud adressait à ses patients les conseils suivants afin qu’ils atteignent à leur « vérité » : « Votre récit doit différer, sur un point, d'une conversation ordinaire. Tandis que vous cherchez généralement, comme il se doit à ne pas perdre le fil de votre récit et à éliminer toutes les pensées, toutes les idées secondaires qui gêneraient votre exposé et qui vous feraient remonter au déluge, en analyse vous procédez autrement. Vous allez observer que, pendant votre récit, diverses idées vont surgir, des idées que vous voudriez bien rejeter parce qu'elles sont passées par le crible de votre critique. Vous serez alors tenté de vous dire : “ceci ou cela n'a rien à voir ici” ou bien : “telle chose n'a aucune importance” ou encore : “c'est insensé et il n'y a pas lieu d'en parler”. » [14] C’est là un discours qu’on ne saurait tenir à un ordinateur, qui n’est pas conçu pour de telle distinctions entre le pertinent et le non-pertinent, car il ne recrache jamais que les données qu’on lui  a fait ingurgiter.

   Leopardi avait bien remarqué qu' «  il est fréquent que nous nous souvenions sans y penser de certaines choses qui surgissent sous nos yeux à l’improviste sous forme d’images vivantes et réelles. Et notez que cela se produit sans que rien ne vienne déclencher cette touche de la mémoire, car il arrive couramment qu’une infime circonstance, en mettant pour ainsi dire en mouvement un ressort dans notre mémoire, nous permette de nous souvenir d’idées et de souvenirs fort éloignés, sans aucune intervention de la volonté et sans que nos pensées d’alors y participent » [15]. Et c’est en cela que la mémoire est créatrice, porteuse de sens et d’avenir. Helvétius disait justement que « la sensibilité physique et la mémoire sont les causes productrices de toutes nos idées » [16].

   La mémoire des machines reproduit d’une façon surmultipliée les dommages que la survenue de l’écrit a déclenchés dans les civilisations orales.

     Certes, on ne manquera pas de remarquer avec Jean François Billeter que « [l’] écriture a eu pour effet d'objectiver la parole et de lui conférer une durée nouvelle. Elle a permis de transformer ce qui avait été dit en référence durable et de créer une nouvelle conscience du temps. […] Les mondes que les hommes avaient créés par la seule parole “étaient limités et peu stables” » [17]. Mais si l’on sait bien ce que l’écrit nous a apporté, on insiste moins sur ce qu’il nous a ôté. De fait, la « durée nouvelle » conférée par l'écriture consiste en une spatialisation du temps de la parole. D'abord parce que par l'écriture la parole est couchée sur une surface (pierre, argile, papyrus, papier...). De plus, parce que l'écriture permet de revenir en arrière de la parole, de revenir sur elle-même, ce qui est une propriété strictement spatiale et a-temporelle. L'écriture fixe la parole à l'instant T où elle est transcrite, imprimée, etc. Cet instant est définitivement figé. Et la parole écrite ne pourra évoluer qu'à un autre instant, tout aussi déterminé que le premier, sous la forme d'une nouvelle copie, d'une seconde édition, d'un palimpseste, d'un ajout, d'une erreur de scribe ou de typographe, d'une faute d'imposition, voire d'une manipulation de l'éditeur ou d'un faux pur et simple..., remettant le compteur « temporel » à zéro. Ce qui est une totale incongruité en termes de temps vécu. En d’autres termes l’écrit, se refuse au temps.

     Quant à la durabilité de l'écrit, sa fiabilité est très contestable; elle dépend de la qualité du média utilisé et du soin qu'on apporte aux conditions de sa conservation. Or, matériellement, le support écrit est finalement assez instable et périssable : bois, pierre, peaux, papiers, outre les autodafés, peuvent être détruits ou endommagés par l'érosion, les moisissures, le feu, l'eau, etc. Et nul besoin d'insister sur la volatilité des supports informatiques actuels. L'oralité, quant à elle, échappait même à la mort, puisqu'elle était fondée sur la notion de transmission directe d'un individu à d'autres, d'une génération à la suivante, et sur l'apprentissage de méthodes mnémoniques permettant de l'assurer. 

    L'écriture a permis à l'humanité de négliger les formes de mémorisation jadis indispensables ; mais pendant la plus grande durée de l'histoire humaine, la mémoire a pu véhiculer chants, récits, légendes, mythes, savoirs, plus fidèlement que des écrits ne savent le faire. En effet, différentes mémoires individuelles, voire toutes celles du groupe, s'en chargeaient, et pouvaient donc se contrôler mutuellement ; tandis qu'une fois qu'une erreur est enregistrée par l'écrit, elle a force de loi, et cela d'autant plus que les mémoires humaines se sont désactivées. Ainsi des mythes recueillis tardivement sur la base de documents oraux se sont révélés (ou ont été postulés comme) plus conformes à leurs « originaux » protohistoriques (ou à leur reconstitution logique) que ne le sont leurs diverses transcriptions circulant antérieurement.

     On sait en outre que les langues parlée et écrite ne sont parfois pas les mêmes; elles n'expriment donc pas les mêmes données. Ainsi, en français, les « règles » et les modalités expressives de l'écrit s'écartent de celles de la parole. Il suffit de rédiger le compte rendu d'un discours ou d'un dialogue pour le vérifier. Purement et simplement retranscrit, un texte parlé est insupportable à la lecture : une bonne part de ce qui lui donnait du sens est perdu. 

     Surtout, l'écrit fait nécessairement l'impasse sur la gestuelle, les signes corporels et comportementaux sur lesquels la parole prend son assise et trouve son essor. Comme le souligne François Roustang, « [on] peut aussi appréhender l'animalité de l'homme à travers des comportements subtils qui sont autant de messages qu'il transmet inconsciemment et qui définissent sa position relationnelle : gestes infinitésimaux, mimiques, accents de la voix, nuances du regard, odeurs, vibrations du corps. Ces messages fondent la relation proprement humaine et donnent en particulier son contexte, et donc son sens, au langage explicite. » [18] L’écrit donne lieu à une version amputée de l’humain, favorisant sa dimension abstraite.

     Platon déplorait déjà la déperdition, avec l'écrit, du rôle actif de la mémoire propre aux sociétés archaïques « orales », et l'abandon à la passivité de la remémoration liée à l'écrit. L'écrit suppose un savoir extérieur et qui le reste : il n'y a pas d'assimilation véritable : l’écriture, « en dispensant les hommes d’exercer leur mémoire, produira l'oubli dans l'âme de ceux qui en auront acquis la connaissance ; en tant que, confiants dans l’écriture, ils chercheront au dehors, grâce à des caractères étrangers, non point au-dedans et grâce à eux-mêmes, le moyen de se ressouvenir » [19]. Maintenant, avec le transfert des ressources de la mémoire vivante vers les machines, où les vestiges mnémoniques sont débarrassés jusqu’à l’os de toute expérience vécue, c’est à un pan fondamental de sa vie mentale que l’être renonce paresseusement, pour une grille interprétative automatique, figée, sans plus de matière à quoi l’appliquer.

    On néglige bien à tort la politique des peuples qui ont rejeté cette forme de mémoire et de savoir. Claude Steckx montre que chez les Celtes, « [les] condamnations de l'écrit pour tout ce qui n'est pas bassement utilitaire sont claires et rejoignent celles d'autres Indo-Européens. Les Celtes préchrétiens, s'ils ont adopté assez tôt l'écriture, ont farouchement refusé de s'en servir pour noter leurs lois et leurs traditions. [… Un] récit irlandais déplore le remplacement de l'ancienne tradition orale et définit la prévalence de la preuve écrite sur celle des témoignages oraux comme la victoire du “mort” sur le “vivant” » [20]. 

     F. Le Roux et C.-J. Guyonvarc'h soulignent quant à eux que, selon les anciens Celtes, « [en] tant que support et moyen d'expression de la pensée, la parole est vivante et, à ce titre, est supérieure et s'oppose à l'écriture qui est une chose morte (les inscriptions ogamiques sur pierre sont toutes funéraires) » [21].  Pourquoi ce refus de confier le savoir à l’écriture ? « Un usage généralisé de l'écriture eût fixé dans le temps, à un moment du temps, eût donc tué en un certain sens ce qui devait vivre et revivre éternellement. (…) La tradition celtique a été orale tant qu'elle a été vivante. » Ces auteurs formulent l'incompatibilité entre la tradition druidique et l'écriture en précisant que cette dernière fait perdre le sens du vivant et de ses transformations : elle « sert à la fixation d'un moment religieux et rend éternellement, statiquement durables les effets d'une formule magique, d'une mention funéraire, d'une obligation ou d'une malédiction, defixio ou geis ». Mais « la pensée réelle, active, dynamique, évoluant comme la vie dont elle est la part la plus subtile et la plus précieuse, ne peut ne doit pas se plier à de telles contingences. [… Les] méthodes d'enseignement des druides devaient être plus proches de celles des “gurus” de l'Inde ou des soufis de l'Islam que de celles des universités européennes de notre temps. Ce n'est pas l'absence d'écriture qui a tué un tel enseignement, c'est l'irruption en Occident d'une nouvelle forme de la Tradition, en l'occurrence le christianisme, qui a fait du Livre la Révélation, la vie et l'Exemple » [22].

     En fin de compte, la mémoire vivante est (ou faut-il le dire à l’imparfait, au vu de l’avenir qui lui est promis ?) un mode d'intégration in vivo d’événements du passé : une manière de le transmettre en tant que vécu et sinon de le revivre du moins de le « rejouer ». La mémoire des ordinateurs est un mode d'enregistrement in vitro, un processus de congélation. Dès lors, ce qui est ainsi conservé passivement peut être considéré comme mort.

     Mais soyons clair : un monde délivré des machines, un monde désindustrialisé, un monde d’avant n’est peut-être ni souhaitable ni envisageable. L’effort serait sans doute trop grand de mettre entre parenthèses notre paresse innée et plus encore notre mollesse acquise. Cependant, ce qui est éminemment dommageable et condamnable, c’est d’avoir tout remis entre les mains de la technologie, de lui avoir tout donné – au point de nous être rendus non seulement indignes mais encore superflus face à notre œuvre technologique et à sa perfection mécanique. C’est une chose que d’utiliser des outils ; c’en est une autre que de s’en faire l’esclave.

     Marcuse constate justement que, « [ce) qui ne va pas, c’est que les statistiques, les quantifications, les études empiriques de la sociologie et des sciences politiques, ne sont pas assez rationnelles. Elles sont mystifiantes perce qu’elles sont isolées du contexte concret réel qui fait les faits et détermine leur fonctions » [23]. C’est ainsi qu’avec le développement de l’informatisation de la médecine et de la justice le critère d’humanité se perd. Retranchées derrière un brouillard de statistiques et d’algorithmes, la médecine en vient à faire abstraction du malade – c’est-à-dire qu’elle ne se préoccupe plus que secondairement de soigner – et la justice à perdre de vue jusqu’à la notion de justiciable – c’est-à-dire qu’elle ne se soucie plus de comprendre pour juger. Dès lors, pour ces disciplines naguère si respectées, les êtres « ne sont que des chiffres dans des graphiques que dressent des imbéciles » [24]. Il est vrai qu’on ne peut logiquement attendre de machines construites pour calculer, et ne disposant que de mémoires mortes, qu’elles s’embarrassent de la notion qualitative d’individualité. Prétendre que ces outils nouvellement mis à leur disposition n’ont aucune influence sur leurs utilisateurs, leur appréhension de l’homme et les prestations qu’ils ont pour « mission » de fournir aux patients pour les uns, à la société pour les autres, est un mensonge démagogique aussi vil que déconcertant [25].

    Selon Leroi-Gourhan, « dans une perspective qui va du poisson de l’ère primaire à l’homme de l’ère quaternaire, on croit assister à une série de libérations successives : celle du corps entier par rapport à l’élément liquide, celle de la tête par rapport au sol, celle de la main par rapport à la locomotion et finalement celle du cerveau par rapport au masque facial » [26]. En poursuivant cette série de « libérations », on peut dire qu’à l’ère de la technologie industrielle automatisée et de ses applications commerciales, la machine libère l’homme de son cerveau. Mais elle nous laisse cette question : qu’est-ce que l’homme nanti d’un cerveau devenu inutile ? Qu’en reste-t-il ?



[1] Voyager dans l’invisible  – Techniques chamaniques de l’imagination, Les Empêcheurs de penser en rond/La Découverte, 2019, p.19.
[2] Voyager dans l’invisible  – Techniques chamaniques de l’imagination, Les Empêcheurs de penser en rond/La Découverte, 2019, p.20.
[3] Il faut indiquer qu’il en va des films et des vidéos comme des photographies : ce ne sont jamais que des images qui bougent ! Tous ces médias entretiennent et propagent le même rapport réifié à la réalité.

[4] Voir, par exemple, la photo de Lénine haranguant des unités de l'Armée rouge le 5 mai 1920 place Swerdlow à Moscou. On peut y distinguer Staline, Trotski et Kamenev debout sur les marches de l'estrade flanquant le perchoir de l'orateur. Après avoir éliminé ses rivaux de la course au pouvoir, Staline les fait effacer de la photo (on peut comparer ces deux documents page 9 du site http://www.cndp.fr/crdp-reims/fileadmin/documents/cddp10/semaine_de_la_presse/Images_mensongeres_F.pdf). 
Mais, il faut le reconnaître, le bidouillage photographique,  n'est pas une exclusivité soviétique. Dans un article en date de mars 1938 publié dans Une heure avant la fin du monde (« Piccolo », Éditions Liana Levi, 2003), Joseph Roth écrit qu' « on sait à quel point on peut mentir avec des photos, ces [prétendus] documents justificatifs. Il est possible, c'est notoire, de "retoucher" des photographies. Ainsi [...] pouvait-on voir il y a quelques jours dans un journal parisien une photographie du général Gamelin qui ressemblait plutôt à une caricature, et à  côté une photo de généraux allemands qui étalaient tout leur terrible apparat sur quatre colonnes » (p.128). 
Ce tripatouillage n'est pas non plus l'apanage des dictatures. La manipulation, par retouche, cadrage, effacement, substitution, etc., est une des techniques de base de la propagande politique et de l'art médiatique. Les démocraties en font également leur miel. 
Par exemple, le 15 décembre 2018, lors de l’émission « Le 19/20 », le mot "dégage" est effacé d'une pancarte comportant à l'origine "Macron dégage" dans une photo (un « plasma » en langage technique) illustrant la vindicte des Gilets jaunes. Le chef d'édition qui est à l'origine de cette manipulation n'aurait pas averti sa rédactrice en chef. « Elle pensait ainsi appliquer une "règle informelle" qui interdit de passer des insultes à l’écran » (voir https://www.liberation.fr/checknews/2018/12/17/macron-degage-comment-france-3-bidouille-ses-images-d-illustration_1698326). Soit dit en passant, il est intéressant de noter que, sur une antenne dite nationale, le verbe "dégager" soit considéré comme une "insulte"
Mais le plus significatif de l'état de confusion et de la perte de repères déontologiques induits par ces pratiques est le fait, signalé par le même Libération, que, « trois semaines avant de supprimer une pancarte  "Macron dégage" sur une photo, le JT de France 3 avait ajouté un gilet jaune portant une inscription "Macron Dégage" à une autre image ».
[5] Préface à la deuxième édition de L'Essence du christianisme, François Maspéro éditeur, 1968, p.108.
[6] Günther Anders, Journaux de l’exil et du retour, « Collection particulière », Fage éditions, 2012, p.267.
[7] Journaux de l’exil et du retour, « Collection particulière », Fage éditions, 2012, p.255.
Il en va de la beauté comme du souvenir :  une beauté qui ne verbalisent pas ceux qui la contemplent n’est pas « de la beauté » ; il faut que qu’elle soit reconnue en tant que telle pour être « belle », la beauté d’une femme comme celle d’un coucher de soleil sur la mer.
[8]  Journaux de l’exil et du retour, « Collection particulière », Fage éditions, 2012, p.211.
[9] L’Homme unidimensionnel, « Arguments », Les Éditions de Minuit, 1968, p.123.
[10] L’Homme unidimensionnel, « Arguments », Les Éditions de Minuit, 1968, p.126.
[11] Carl von Clausewitz, Notes sur la Prusse dans sa grande catastrophe – 1806, Editions Champs libres, 1976.
[12] L’Homme unidimensionnel, « Arguments », Les Éditions de Minuit, 1968, p.222.
[13] Guy Debord : « Dans le monde réellement renversé, le vrai est un moment du faux » (La Société du spectacle, § 9).
[14] La Technique psychanalytique, Presses Universitaires de France, 1970, p.94.
[15] Zibaldone, Editions Allia, 2004, p.149.
[16] De l'esprit, http://classiques.uqac.ca/classiques/helvetius_claude_adrien/de_l_esprit/de_l_esprit.html , p.6
[17] Esquisses, Allia, 2018, p.78.
[18] Influence, « Reprise », les Éditions de minuit, 2011, p.15.
[19] Phèdre, Bibliothèque de la Pléiade, tome 2, 1964, p.74.
[20] Mythologie du monde celte, Marabout 2009, p.59-60.
[21] Les Druides, « De mémoire d’homme : l’histoire », Éditions Ouest-France Université, 1986, p.411.
[22] Les Druides, « De mémoire d’homme : l’histoire », Éditions Ouest-France Université, 1986, p.268-269.
[23] L’Homme unidimensionnel, « Arguments », 1968, Les Éditions de Minuit, p.214.
[24] Guy Debord, In girum imus nocte et consumimur igni, dans Œuvres, « Quarto », Gallimard, 2006, p.1762.
[25] En outre, on ne saurait douter que cette mécanisation des traitements soit majoritairement destinée au vulgum pecus : ceux qui n’ont accès ni aux mandarins ni aux « maîtres du barreau ». « Selon que vous serez puissant ou misérable », petit délinquant en détresse ou truand de haute volée.
[26] Le Geste et la parole. 1. Technique et langage, « Bibliothèque sciences », Albin Michel, 1964, p.40-41.