Appendice_Travail 6

De la misère en milieu électoral


« Au cours de notre voyage vers [Balnibarbi, le territoire soumis à l’île volante de Laputa), 
Sa Majesté [le souverain de Laputa] faisait arrêter l’île au-dessus de certaines villes ou villages,
pour y recevoir les pétitions de ses sujets. 
À cet effet, on faisait pendre des ficelles avec un petit plomb à leur bout. 
Les gens y accrochaient leurs pétitions, et quand elles s’élevaient en l’air,
les ficelles faisaient penser à la corde d’un cerf-volant garni de ses petits bouts de papier. »
Jonathan Swift [1}



     La politique n’est en aucune façon l’organisation que se donnent les citoyens face à la nécessité de vivre ensemble. De nos jours, la politique est, d’une part, l’exercice de la domination totalitaire des marchés opérant sous la forme de l’État ; d’autre part, une mystification laissant entendre que les populations auraient un droit « démocratique » de regard et d’intervention sur cet exercice.

     L’État démocratique était originellement censé exprimer la souveraineté populaire (le gouvernement du peuple par le peuple) ; cela prouve seulement qu’on peut faire dire aux mots n’importe quoi. Dans les faits, l’État démocratique s’est toujours affirmé en théorie et en pratique comme pars pro toto : des intérêts particuliers sont imposés comme les intérêts généraux ; une forme de bien privé est instaurée comme le bien public. Comme le disait l’abbé Sieyès : « Qu’est-ce que le tiers état ? – TOUT. » [2] Dorénavant, puisque souveraineté il y a, c’est exclusivement celle du capital.

     Le système électoral est la forme opérationnelle de la politique en tant que mystification. Il organise le « blanchiment » du totalitarisme capitaliste sous une forme pseudo-démocratique, de même que les banquiers se chargent du blanchiment de l’argent sale qui infuse la totalité de ce monde. Ce tour de passe-passe s’opère par le biais du principe de représentation, où quelques « élus » sont présumés exprimer la volonté de la masse sans que celle-ci puisse les soumettre à son contrôle. 

     La « représentation populaire » est fondée sur le rapport opposant la compétence autoproclamée des uns à l’incompétence présumée des autres.

     À titre d'exemple, voyons comment David Graeber évoque la façon dont, au Moyen Âge indien, les brahmanes ont su imposer leur domination sur cette base. Tout d’abord en imposant le principe de leur vocation à représenter l’ensemble des humains, sur un fond transcendant naturalisé à leur profit: « Les Dharmasastra, codes rédigés par des lettrés brahmanes entre 200 av. J.-C. et 400 ap. J.-C. environ, nous donnent une bonne idée de la nouvelle vision de la société. Elle ressuscite de vieilles idées comme la conception védique d’une dette à l’égard des dieux, des sages et des ancêtres – mais en les appliquant désormais uniquement et spécifiquement aux brahmanes, qui ont le privilège et le devoir de représenter toute l’humanité devant les forces qui contrôlent l’univers. »
     Puis en établissant par la violence l’incompétence des dominés :  « Loin d’être tenus d’acquérir le savoir, les membres des classes inférieures avaient interdiction de s’instruire : les Lois de Manou, par exemple, stipulaient que, à tout soûdra (la caste la plus basse, vouée à l’agriculture et à la production matérielle) qui écouterait enseigner la loi ou les textes sacré, on verserait du plomb fondu dans les oreilles. En cas de récidive, on lui couperait la langue [3]. »

     On retrouve ce schéma, avec des formes « modernisées » de contrainte, au cœur de tous les systèmes représentatifs.

     Francis Dupuis-Déri fait état de la conviction des patriotes américains, dès avant la guerre d’Indépendance, selon laquelle les êtres humains ne sont pas égaux en ce concerne les compétences politique ; certains sont plus sensé que les autres. Le terme de « vertu » donne son nom à cette compétence : « Cette conception […] a évidemment un avantage pour les membres de l’élite, puisqu’elle permet de justifier une concentration du pouvoir réel au sein d’une assemblée d’élus “vertueux” qui gouvernent au nom du peuple souverain tout en déclarant – eux-mêmes – ce souverain inapte à (de) gouverner, par manque de vertu. » Pourquoi la multitude accepte-t-elle cette fable que dément en permanence le foutoir instauré par les vertueux ? Parce que l’élite n’est pas seulement perçue par les dominés en termes économiques, mais aussi en termes politiques et moraux. « [On] présume souvent que des qualités dans le domaine économique, par exemple, appellent d’autres qualités. On en déduira qu’une personne riche est aussi intelligente, qu’elle a une finesse politique et des goûts artistiques élevés. Selon une logique tout aussi trompeuse, des faiblesses dans un domaine semblent signifier aussi des faiblesses d’autre nature. Les discours de l’époque sont donc régulièrement rythmés d’expressions telles que les “meilleures personnes”, les “premiers citoyens” en opposition aux “pires citoyens”, aux “basses personnes”. John Adams oppose ainsi les “simples hommes” aux “gentilshommes” [4]. »

    Avec de tels présupposés, l’idéologie des puissants joue effectivement sur du velours, et en 2002, un vulgaire Raffarin se permettra de parler de la « France d’en bas » ; en 2008, entre deux périodes de rut, Hollande évoquera les « sans-dents » ; en 2015, Valls se fera le défenseur des « p’tites gens » ; et en 2017, Macron stigmatisera, avec son humour sans pareil, les « fainéants ».

   Il n’est pas inintéressant de mettre ces conceptions « démocratiques » des compétences avec la version utopique que donne Swift de l’administration de Lilliput dans Voyages de Gulliver. Le Doyen y opère un renversement des mœurs politiques européennes, dans un sens qui semble bien valider l’idée d’élection par tirage au sort et le concept de démocratie chez les Grecs anciens : « Lorsqu’ils [les Lilliputiens] ont à choisir parmi plusieurs candidats à quelque office, ils regardent aux qualités morales, plus qu’aux dons de l’intelligence. Le gouvernement des hommes étant en effet une nécessité naturelle, ils supposent qu’une intelligence normale sera toujours à la hauteur de son rôle et que la Providence n’eut jamais le dessein de rendre la conduite des affaires publiques si mystérieuse et difficile qu’on la dût réserver à quelques rares génies – tels qu’il n’en naît guère que deux ou trois par siècle. Ils pensent au contraire que la loyauté, la justice, la tempérance et autres vertus sont à la portée de tous, et que la pratique de ces vertus, aidée de quelque expérience et d’une intention honnête, peut donner à tout citoyen capacité pour servir son pays, sauf aux postes qui exigent des connaissances spéciales. Ils ne pensent pas qu’une intelligence supérieure puisse pallier l’absence des vertus morales – bien au contraire, jamais ils n’oseraient confier un poste à un homme de ce genre, car on tient les fautes commises par l’ignorance d’un homme intègre pour infiniment moins préjudiciables au bien commun que les intrigues d’un homme sans scrupules et assez habile pour organiser, multiplier et défendre ses malhonnêtetés [5]. »

     De toute façon, disait Lichtenberg, « un genre humain qui ne serait composé que de sages ne goûterait pas davantage au bonheur que celui fait uniquement d'imbéciles ou d'hommes d'esprit » [6]. Mais il y a peu encore, la prétention au savoir absolu déployait çà et là son mensonge comme une œuvre civilisatrice. Jean-Yves Guiomar définit en ces termes l’esprit universaliste de la bourgeoisie révolutionnaire : « Savoir, c'est s'affirmer capable de créer un monde et de le diriger, c'est en appeler à la confiance des “pauvres” et des “ignorants”, surtout de la masse paysanne aux prises avec la superstition, dominée par les nobles et par un clergé qui n'est pas seulement composé de curés patriotes [7]. » 

     Désormais, cette notion s’étaye crûment sur la prééminence des normes de rentabilité et de solvabilité, au détriment de toute autre considération, autrement dit sur l’idéologie marchande assimilée à la « Raison ». L’Assemblée nationale ne compte quasiment plus de représentants des milieux populaires [8].

     Toute élection suppose et exprime la soumission d’un système non privilégié (le « peuple ») à un système privilégié (le système capitaliste et ses tenants). En votant, l’électeur reconnaît ce clivage ; il légitime l’État qui organise cet ordre, et il le maintient, inconsciemment ou non, à son détriment. Accessoirement, il se choisit des contremaîtres : « Dans ce système, les citoyens sortent un moment de la dépendance pour indiquer leur maître, et y rentrent [9]. »

     Se situer d’une façon ou d’une autre sur le plan politique revient en définitive à légitimer la domination capitaliste. C’est jouer à un jeu pervers où les perdants sont immuablement les mêmes. Dans ce contexte, opter pour des politiciens, qui sont, quelle que soit la couleur qu’ils arborent, autant de facettes de la même réalité désespérante, voter pour un « représentant » quelconque, à quelque niveau que ce soit, consiste à voter « capitaliste ».

    Voter pour un programme soutenu par un individu, et non pour un individu se réclamant d’un programme, et à condition que le mandataire soit révocable par ses mandants en cas de manquement au programme qu’il est chargé de défendre, voilà qui changerait peut-être la donne. Dans ce cas, le motocycliste de la rue du Cirque « ennemi de la finance » n’aurait pas passé cinq ans à l’Élysée, mais en taule pour tromperie sur la marchandise. Il est cependant à craindre que nous n’en soyons pas là.

     Edgar Faure disait fort à propos que les promesses n’engagent que ceux qui y croient. Pourquoi, alors, l’électeur, cet éternel cocu de l’histoire, s’entête-t-il à voter ? Il faut supposer qu’il trouve dans cette pantalonnade un bénéfice secondaire, comme le dit Freud des névroses ; il faut que l’acte de voter ait sur lui quelque effet bénéfique.

    Et en effet, le moment du vote, à l’instar de celui des cérémonies religieuses de naguère, est le seul qui lui soit donné par la société spectaculaire marchande de se comporter « en être générique, en communauté avec d’autres hommes », de renouer avec « son être communautaire » [10].

    De toute évidence, ces retrouvailles sont purement chimériques et instrumentalisées, et au fond de lui nul n’ignore qu’elles relèvent du bricolage et de la simulation. Mais cela a peu de poids face à leur effet balsamique sur la conscience solitaire et éparpillée.

   Émergeant des ténèbres de l’isoloir, l’électeur paraît dans l’éclat du grand jour, prêt à une transsubstantiation citoyenne, communiant symboliquement avec ses semblables dans le sacré républicain. En l’occurrence, il n’ingère pas une hostie, mais glisse une enveloppe anonyme dans une petite boîte sous l’œil encourageant des assesseurs. L’électeur imagine ainsi avoir soudainement accès (« pour un instant seulement », comme dit la chanson) au statut de sujet social, non pas sujet passif déterminé par un pouvoir, mais sujet participant au pouvoir. Car ce qu’il gagne, en effet, c’est le sentiment d’être un être actif et autonome, exprimant une volonté propre ayant un impact « politique », d’être un sujet d’importance parmi les autres. Un sujet agissant.

     Parmi les autres ? Il est vrai que l’électeur, dans le suffrage universel, se trouve égal à tous les autres électeurs, quelle que soit la personnalité de chacun, sa feuille de paie et son statut. Mais cette égalité le rend égal à un rien, puisqu’elle fait abstraction de tout ce qu’il est, comme de tout ce que les autres sont. Le vote procède à l’image du travail abstrait producteur de marchandises, qui ne jauge l’activité des hommes qu’en tant que quantité de temps consacré à un travail indifférencié : le suffrage universel établit une norme commune entre des individus désindividualisés, dont est évacuée toute spécificité, toute qualité propre, des êtres vides de contenu, mais calculables – une équation simplissime entre une multitude de zéros humains.

    On ne s’étonnera pas de retrouver ici le procédé mis en œuvre à toutes les étapes de la constitution de la valeur. David Graeber expose les effets pervers du calcul et de l’équivalence abstraite sur quoi se base le calcul ; il souligne que « la différence entre la faveur que l’on doit à quelqu’un et la dette, c’est que le montant de la dette peut être calculé avec précision. Le calcul exige l’équivalence. Et l’équivalence – notamment quand elle est établie entre des êtres humains (et elle commence apparemment toujours ainsi, parce qu’au début les humains sont toujours les valeurs ultimes) – n’apparaît que lorsqu’on a coupé des personnes de leur contexte par la force au point de pouvoir les traiter comme autre chose » [11]. 

    En tant que sujet social ? L’électeur est ici manifestement victime de ses illusions. Car, selon le Centre national de ressources textuelles et lexicales, le « sujet » se définit en ces termes : « Être vivant considéré dans son individualité et du point de vue de ses qualités, de ses besoins, de ses actions ou de son évolution. » Mais objectivement, l’électeur est tout le contraire d’un sujet. Les élections réduisent la société à une idée abstraite, à l’objet de calculs, à un enjeu statistique.  Les élections se fondent en effet sur les notions « égalitaires » de quantité (vote majoritaire) et d’anonymat, celui des votants et celui des candidats. Dans la plupart des pays, ces derniers sont des inconnus pour les électeurs, et c’est pour cette raison même, présentée comme un avantage, qu’un Macron a pu se retrouver au pouvoir. Sous ce rapport, tous les individus du capitalisme sont  interchangeables et remplaçables si besoin s’en fait sentir. Comme l’affirmait Joseph Gabel, la quantification abolit l’idée même de « sujet ».

     Un sujet agissant ? L’électeur n’est jamais qu’une des particules d’humanité composant la masse électorale. Toute son autonomie consiste à répondre passivement, comme sous l’effet d’un tropisme, à une convocation périodique de l’appareil d’État. Si on prend le terme « sujet » dans son acception chorégraphique, l’électeur est convié à participer à un ballet dont il n’est en aucune façon le maître, où il fait de la figuration. Du reste, son vote est « secret », comme s’il lui fallait dissimuler la honte existentielle suscitée par cette indigne prestation.

     Toutefois, ces illusions sur sa valeur-sujet, l’électeur se les voit  confirmées par les mensonges du spectacle en général et des médias en particulier; il n’est donc pas seulement victime de sa détresse et de sa crédulité, mais encore d’un mouvement de conditionnement. Ce conditionnement consiste à submerger quotidiennement la réalité d’un flot continuel d’images destinées à s’interposer entre l’individu et sa dépossession de lui-même, afin de lui faire accroire que cette société est la sienne et que ce monde est le sien. L’électeur est bien le produit du travail abstrait.
 
     Lors d’une discussion suivant un de ses cours donnés à Munich en 1964, le philosophe américain d’origine autrichienne Eric Voegelin (1901-1985) entendit un étudiant exprimer une certaine indulgence à l’égard des Allemands séduits par Hitler. Réponse de Voegelin : « Parmi les droits de l’homme, cher monsieur, ne figure pas le droit d’être un imbécile. Vous n’avez pas le droit d’être un idiot. » [12]
      


[1] Œuvres, Voyages de Gulliver, « Bibliothèque de la Pléiade », Gallimard, édition d’Émile Pons, 1965, p.172.
[2] Qu’est-ce que le tiers état ? Éditions du Boucher, p.1 (http://www.leboucher.com/pdf/sieyes/tiers.pdf)
[3] Dette, 5000 ans d’histoire, Les Liens qui libèrent, 2013, p.312.
[4] Démocratie, histoire politique d’un mot aux États-Unis et en France, Montréal, Lux, 2013, p.160-161 et 164-165.
[5] Swift, Œuvres, « Bibliothèque de la Pléiade », Gallimard, édition d’Émile Pons, 1965, p.69-70. 
[6] Le Miroir de l’âme, traduction de Charles Le Blanc, « Domaine romantique », José Corti, 1997, p.181.
[7] L’Idéologie nationale. Nation, représentation politique et territoriale, Les Perséides, 2009, p.35.
[8] Observatoire des inégalités, 29 novembre 2018, https://www.inegalites.fr/L-Assemblee-nationale-ne-compte-quasiment-plus-de-representants-des-milieux?id_theme=18.
[9] Tocqueville, La Démocratie en Amérique, tome I, vol.2, Gallimard, 1961, chap.VI, p.325.
[10] Marx, À propos de la question juive, 1844, in Kurz, Lire Marx, p.175.
[11] Dette, 5000 ans d’histoire, Les Liens qui libèrent, 2013, p.471.
[12] Propos rapporté par Tilo Schabert dans son avant-propos à Eric Voegelin, Hitler et les Allemands, « Traces écrites », Éditions du Seuil, 2003, p.15.