Appendice_Valeur 2

Au malheur des dames

     Il peut paraître saugrenu de la rappeler, mais la dissociation hommes-femmes est une donnée anthropologique – physiologique et psychologique. Cette différenciation paraît toutefois susceptible de s'harmoniser en une forme d'opposition complémentaire, mais elle aboutit de fait, plus généralement, à  un clivage entre un système privilégié et un système secondaire.

     Culturellement, cette opposition est fortement étayée par l’éducation des enfants, et là entrent en jeu des facteurs sociologiques. Margaret Mead commente ainsi l’attribution sociale des tempéraments « masculin » et « féminin » : « Certains traits communs aux hommes et aux femmes sont assignés à un sexe, et refusés à l’autre. […] Ce qui, à l’origine, n’était qu’une nuance de tempérament s’est transformé, sous l’influence sociale, en une caractéristique essentielle et inaliénable d’un sexe. Les enfants seront éduqués selon cette norme : les garçons devront dominer leur peur, les filles pourront la manifester ostensiblement. » [1]

    Philippe Descola a relevé, au cours de son séjour chez les Jivaros (Achouar), comment se répartissent les traits de caractère supposés être propres à chaque genre, et notamment l’hubris : « Mes compagnons [Achuar] des deux sexes prétendent en outre que tous les hommes sont par tempérament kajen, “disposés à la colère”. Il n’y a rien de naturel dans cette propension : dès la plus tendre enfance, les crises de rage des garçons sont accueillies avec une indulgence amusée, voire approuvées de façon discrète comme un indice de leur force de caractère, tandis que les fillettes se voient sévèrement réprimandées lorsqu’elles se [départent] de la réserve réputée convenir à leur état. La fureur serait donc une sorte de fatalité propre à la condition masculine : pas un motif d’orgueil car elle témoigne d’un défaut de maîtrise de soi, mais pas non plus un handicap réel, puisque c’est elle qui nourrit la bravoure du guerrier. » [2]

   Descola illustre également la façon dont sont distribués les rôles entre garçons et filles. Lorsqu’il débarque chez les Achouar, la femme la plus âgée de son hôte a une fille, Inchi, et un garçon, Unkush. De la première, âgée de six ou sept ans, Descola écrit : « Comme toutes les petites filles, Inchi a été initiée très tôt aux tâches distinctives de la condition féminine : jardinage, cuisine, ménage, corvée d’eau, soins aux enfants… » Il dit du second : « Par contraste, le jeune frère d’Inchi est totalement libre de contraintes. Unkush passe ses journées selon son bon plaisir, sans qu’il vienne à personne l’idée de lui demander un petit service, et cette oisiveté de garçon se poursuivra toute son adolescence. » [3


    Au total, c’est bien sur cette dissociation innée d’une part et induite de l’autre que repose la division des tâches dans le couple et dans le groupe, c’est-à-dire une forme première de division sociale du travail. Chez les Indiens Guayaqui d’Amazonie, Clastres décrit une opposition des espaces masculin et féminin que symbolisent respectivement la forêt où chassent les hommes et le campement où les femmes accomplissent leurs activités spécifiques et règnent sur la vie familiale : « On peut […] mesurer la valeur et la portée de l’opposition socio-économique entre hommes et femmes à ce qu’elle structure le temps et l’espace des Guayaqui. Or, ils ne laissent point dans l’impensé le vécu de cette praxis : ils en ont une conscience claire et le déséquilibre des relations entre chasseurs et leurs épouses s’exprime, dans la pensée des Indiens, comme l’opposition de l’arc et du panier. » [4]

    Selon Marshall Sahlins et nombre d’anthropologues, la division du travail commence avec la différenciation sexuelle et son organisation sociale minimale, la famille : « [La famille] contient elle elle-même la division du travail qui informe la société dans son ensemble ; une famille, c’est d’entrée de jeu et au minimum, un homme et une femme, un mâle adulte et une femelle adulte. Autrement dit, la famille combine de prime abord les deux éléments sociaux de production. La division du travail par sexe n’est pas la seule spécialisation économique connue des sociétés primitives. Mais elle en est la forme dominante, celle qui transcende toute autre spécialisation » [5].

    Toutefois, division sociale du travail ne signifie généralement pas répartition harmonieuse des travaux en fonction des capacités de chacun, mais exploitation du travail des uns au profit des autres. Ce qui pose le problème de savoir, pour chaque type de société, à qui, des femmes ou des hommes, la dissociation « profite ». Mais en l’occurrence, il est quasiment impossible de proposer des généralités.

    Certes, Charles Mcdonald souligne que le pouvoir masculin s’inscrit dans la « logique » des règles sévissant chez la plupart des mammifères, où, « sauf chez les lémuriens, les hyènes et les bonobos, la dominance est systématiquement en faveur des mâles de l’espèce. Chez les humains, toutes les sociétés connues et ethnographiées présentent ou bien une dominance masculine ou bien une égalité de statuts,  mais jamais de dominance féminine (au sens où tous les mâles seraient dans une position subordonnée aux femelles) » [6]. Et les thèses de Bachofen sur la « gynécocratie de l’Antiquité » [7], où cet auteur infère des mythes, de certains cultes et de divers témoignages, que des sociétés matriarcales aient pu exister en Grèce antique, sont aujourd’hui rejetées par la plupart des chercheurs.

   Mais si, selon les rapports des ethnologues, la dissociation sexuelle est le plus souvent phallocentrique, elle ne l’est pas exclusivement. Margaret Mead dit par exemple des Chambuli de Nouvelle-Guinée que, bien qu’ils « aient une organisation patrilinéaire, bien qu’ils soient polygames et qu’ils achètent leurs épouses – ce qui est communément considéré comme dégradant pour la condition féminine – ce sont les femmes qui possèdent chez eux la véritable puissance sociale ». Ce sont en quelque sorte les femmes qui assument le côté « sérieux » de la vie, l’économie domestique, tandis que leurs compagnons font figure d’hommes-enfants joueurs : elles ont pour eux « une considération teintée de tolérance bienveillante ». Chez ce peuple, c’est certes la femme qui trime, mais elle n’en est pas moins le partenaire dominant, et c’est elle qui tient les « cordons de la bourse » : « [Elle] a la tête froide, et c’est elle qui mène la barque ; l’homme est, des deux, le moins capable et le plus émotif. » [8]

    De son côté, Marshall Sahlins rapporte une observation qu’il a pu faire dans l’île Moala de l’archipel Fidji, où les femmes jouissent d’une autre forme de privilège, elles « se la coulent douce » : elles sont exclues de l’agriculture et « manifestent beaucoup moins d’intérêt que les hommes envers les activités productrices » ; un dicton local affirme que, « dans ce pays, les femmes se reposent » [9].

     En fait, la question ne semble pas pouvoir se résumer dans les termes élémentaires d’une logique binaire. C’est en tout cas ce que David Graeber et David Wengrow mettent en évidence à propos des sociétés acéphales (« sans État ») : « Beaucoup de sociétés dites “égalitaires ” ne sont réellement égalitaires qu’entre hommes adultes. Parfois, les relations entre les hommes et les femmes dans ces sociétés sont tout sauf égales. D’autres cas sont plus ambigus. Il se peut que les hommes et les femmes d’une société donnée fassent non seulement des travaux différents, mais qu’ils aient des théories différentes sur ce qui est important, de sorte qu’ils aient tous deux tendance à penser que les principales préoccupations de l’autre (cuisine, chasse, soins aux enfants, guerre...) sont insignifiantes ou si profondément différentes qu’il est insensé de les comparer […]. Plusieurs des sociétés rencontrées par les Français en Amérique du Nord correspondent à cette description. Elles peuvent être considérées comme matriarcales d’un point de vue, patriarcales d’un autre […]. Dans de tels cas, peut-on parler d’égalité entre les sexes ? Ou ne pourrions-nous le faire que si les hommes et les femmes étaient également égaux selon certains critères externes minimaux : être également à l’abri de la menace de violence domestique, par exemple, ou avoir un accès égal aux ressources, ou avoir voix au chapitre dans les affaires communes ? » [10]

     Au total, dans la plupart des sociétés « primitives », l’espace social féminin se dessine tout aussi séparément dans l’ombre du pouvoir masculin que dans nos sociétés patriarcales; à cette différence près que  ce n’est pas au « travail » ni à l’accumulation de valeur qu’il permet aux hommes de se consacrer, c’est au repos, aux loisirs et aux activités concrètes perçues par l’ensemble du groupe comme nobles : la chasse et la guerre.

    Concernant la société marchande, on ne peut donc pas affirmer que la division sexuelle des tâches  soit fondatrice d’une forme quelconque de capitalisme. Mais ce qu’on peut dire, c’est qu’elle y joue un rôle fondamental.

   En effet, dans la conscience patriarcale qui domine en Occident, la femme conserve la réputation de son aïeule, la Pandora d’Hésiode : elle a été envoyée par Zeus pour se venger des hommes, et ces derniers lui attribuent tous leurs malheurs. Cette fiction est soigneusement entretenue au cours de l’histoire des sociétés marchandes : le domaine de la femme s’étendra toujours hors de la législation sacrale et civilisatrice du travail abstrait, et tout ce qui en relève restera extra-culturel et tout aussi douteux que ce qui subsiste du monde « sauvage », de la pure nature. Au temps des Lumières, Sade a pour la femme une abomination qui l’amène à lui dénier la qualité d’humanité : il voit en elle « une créature si perverse, enfin, qu’il fut très sérieusement agité, au concile de Mâcon, pendant plusieurs séances, si cet individu bizarre, aussi distinct de l’homme que l’est de l’homme le singe des bois, pouvait prétendre au titre de créature humaine, et si l’on pouvait raisonnablement le lui accorder » (La Nouvelle Justine). Mais encore, entre autres jugements de la même eau, on peut lire chez Balzac, dans La Vieille Fille : « Il y a toujours chez la grisette un peu de l’esprit malfaisant du singe »[11] , ou dans Illusions perdues : « La femme porte le désordre dans la société par la passion. » [12] 

    Que dissimule ce mépris? En fait, un grand nombre de thème universels, comme ceux de la Mégère apprivoisée de Shakespeare, de la Dalila du Livre des Justes, du vagina dentata castrateur, etc., dressent de la féminité un portrait redoutable. Ils laissent à penser que chaque femme est le reflet de la terrifiante Imago maternelle des origines, omnipotente, prédatrice et sexuellement dévorante. Ce type de fantasmes permettrait de rendre compte de la fréquence et de la pérennité des comportements misogynes. Mais cela est ue autre histoire...

    L’histoire de la « démocratie » et la vie politique illustrent significativement cette détestation peureuse des femmes [13]. Quoique les femmes du peuple aient pris une part déterminante aux événements révolutionnaires de 1789, qu’elles aient lutté pour leurs droits de citoyennes, qu’en 1792 trois cents Parisiennes aient pétitionné pour que l’Assemblée nationale leur accorde le droit de porter des armes, les droits politiques leur sont refusés, de même que le simple droit de s’assembler. En 1793, les clubs féminins, où elles pouvaient parler politique, sont interdits. La seule place qui soit assignée aux femmes est le foyer familial. Si un « député s’inquiète de la fermeture des clubs féminins, car on retire alors “aux femmes de s’assembler paisiblement” , [...] un autre lui rappelle que les “sociétés de femmes sont dangereuses [et] funestes à la tranquillité publique” ». Toujours en 1793, le journal Révolution de Paris sermonne les « femelles » au bonnet rouge en ces termes : « [Soyez] filles honnêtes et laborieuses, épouses tendres et pudiques, mères sages, et vous serez bonnes patriotes. Le vrai patriotisme consiste à remplir ses devoirs, et à ne faire valoir que les droits départis à chacun, selon le sexe et l’âge, et non à porter le bonnet et la pique, le pantalon et le pistolet. Laissez cela aux hommes nés pour vous protéger et vous rendre heureuses. » La réaction thermidorienne interdira aux femmes de s’assembler dans la rue et ordonnera « “l’arrestation de celles qui se trouveraient attroupées au-dessus du nombre de cinq ». Bonaparte complétera ces mesures  avec l’article 1124 de son Code civil, où il est précisé que «[les] personnes privées de droits juridiques sont les mineurs, les femmes mariées, les criminels, les débiles mentaux » [14].

   Le patriarcat capitaliste n’a certes pas créé la dissociation sexuelle, mais il en exploite les pires effets, comme il le fait de la plupart des potentialités humaines. Il reprend donc à sa sauce, radicalise et institutionnalise le principe archaïque de la domination masculine définie comme un fait de nature. La société de la valeur marchande se fonde sur le clivage entre  la sphère patriarcale de la production de la valeur et ce qui en est exclu, entre l’homme (valeur d’échange, travail, sphère publique) et la femme (valeur d’usage, foyer, sphère privée) [15].


[1] Mœurs et sexualité en Océanie, « Terre humaine », Plon, p. 256-257.
[2] Les Lances du crépuscule, « Terre humaine », Plon-France loisirs, 1993, p.218.
[3] Les Lances du crépuscule, « Terre humaine », Plon-France loisirs, 1993, p.107.
[4] La Société contre l’État, Éditions de Minuit, 1974, p.91-92.
[5] Âge de pierre, âge d’abondance. L’économie des sociétés primitives, « Folio », Gallimard, p. 148-149.
[6] L’Ordre contre l’harmonie, Éditions Petra, 2018, p.75-76.
[7] Le Droit Maternel, recherche sur la gynécocratie de l'Antiquité dans sa nature religieuse et juridique, trad. Étienne Barilier, éd. L’Age d'Homme, 1996.
[8] Mœurs et sexualité en Océanie, « Terre humaine », Plon, p.230 et 252.
[9] Âge de pierre, âge d’abondance. L’économie des sociétés primitives, « Folio », Gallimard, p.119.
[10] https://blogs.mediapart.fr/edition/dossier-david-graeber/article/120120/la-sagesse-de-kandiaronk-55-par-david-graeber-et-david-wengrow
[11] La Vieille Fille, Classiques Garnier, 1957, p.55. Pierre-Georges Castex précise en note 1, p.25-26 : « Une grisette, à l’origine, est une “fille du peuple qui porte un vêtement de grisette”, c’est-à-dire d’étoffe à bon marché de couleur grise (Dictionnaire de Furetière). À l’époque de Balzac, le mot désigne une fille de mœurs faciles, qui, sans faire expressément commerce de galanterie, profite de ses charmes pour s’élever au-dessus de sa condition. »
[12] Illusions perdues, édition d’Antoine Adam, Garnier Frères, 1961, p.231.
[13] Voir l’ouvrage du psychiatre américain Wolfgang Lederer, La Peur des femmes, « Bibliothèque scientifique », Payot, 1980.
[14] Francis Dupuy-Déri, Démocratie, histoire politique d’un mot, « Humanité », Lux, 2013, p.261 à 266.
[15] Voir « Critique de la valeur, genre et domination », http://sd-1.archive-host.com/membres/up/4519779941507678/DossierCritiq_valeurIllusio.pdf.