Appendice_Valeur 3

Sur l’intrusion de l’industrie dans nos assiettes

     L’activité agricole avait la noble mission de nourrir les hommes. Sa transformation historique en travail industriel aboutit à la déperdition qualitative et à la perte de sens commun propres à la production économique en général. Le biologiste Gilles Bœuf dresse le constat suivant : « À partir de la révolution industrielle et des progrès agronomiques et médicaux associés, l'humain va penser être capable de s'affranchir de la nature. Il va l'assujettir, tenter de la “dominer” et se l'approprier pour lui-même. Il s'autorise ainsi à éliminer et à détruire systématiquement tout ce qui le concurrence et le gêne dans ses activités et son développement. Cette mentalité dangereuse, amplifiée par un sentiment d'avoir “été créé” légitimement pour cela, a conduit à cette situation actuelle très préoccupante. » [1]

   Dans la Grèce ancienne, l’agriculture avait ceci de particulier qu’elle était étroitement dépendante de la religion. Vernant dit qu’en elle (comme dans la guerre), l’homme « éprouve sa dépendance à l’égard des forces divines dont le concours est nécessaire à la réussite de son action ». L’agriculture relevait d’un culte de la Terre-Mère nourricière. L’idée de l’exploiter d’une façon ou d’une autre aurait relevé d’une invraisemblable hérésie : « Le travail de la terre ne prend donc pas la forme d’une mise en œuvre de procédés efficaces, de règles du succès. Il n’est pas une action sur la nature, pour la transformer ou l’adapter à des fins humaines. Cette transformation, si même elle était possible, constituerait une impiété. » [2] À Athènes, l’agriculture était définie par un régime de petites propriétés directement exploitées par des paysans citoyens libres [3]. Contrairement aux artisans, ces derniers se distinguaient par une ambition autarcique, indépendante de toute portée économique : « L’oikos [la maisonnée en tant qu’unité de production] devant suffire à tous les besoins familiaux, l’autarcie reste l’idéal de la vie paysanne. Les fruits de la terre destinés à être consommés sur place s’opposent aux valeurs économiques de “circulation”. Là encore, le travail fonde plutôt un échange personnel avec la nature et les dieux qu’un commerce entre les hommes. » [4]

   Dans le cadre du capitalisme, celui d’une économie autoréférentielle, se développant pour elle-même, l’agriculture dans sa très grande généralité relève toujours d’un culte, mais c’est celui de l’argent fétiche. L’exploitant agricole n’a aucun scrupule à conformer la phusis à ses besoins (le terme « exploitant » est en soi assez clair, mais « exploiteur » ferait peut-être mieux l’affaire).

    À propos de ce travail, on ne peut plus parler, comme le faisait Marx, de « métabolisme » pour décrire la relation de l’être humain à la nature [5]. L’exploitant agro-industriel apparaît comme l’opérateur impersonnel d’une agriculture idéalement devenue un art hors sol de l’échange abstrait, une agriculture de bureau, une agriculture informatisée, une agriculture aux mains propres. Pour lui, la nature n’est plus qu’une matière inerte dont la vocation est d’être pillée et détruite. Lui aussi n’a conservé que ce que le côté concret de son activité a d’incontournable (faire pousser des choses à vendre) ou l’a remis, dans les exploitations les plus grandes, aux mains des derniers ouvriers ; il a jeté aux orties tout le reste. Il ignore tout de la terre dont vivaient ses ancêtres paysans, il n’en a plus rien battre ; orienté vers les subventions de la PAC, s’appuyant sur un Code rural taillé à la mesure de ses seuls intérêts pécuniaires et sur l’instrument de spoliation que constitue de la SAFER [6], il ne travaille même pas sur elle, mais sur une « table rase », sur un matériau inerte, mort, qu’il peut pétrir à sa guise tant que cela lui est possible. La mécanisation surdimensionnée du travail agricole lui en donne les moyens, et du même coup lui en donne le droit – car dans ce monde, tout ce qu’on peut faire, on doit le faire. Les impératifs comptables ont relégué toutes les valeurs naguère inspirées du vivant agricole au rayon honteux des invendables. Ne compte ici que la « valeur » à extorquer à la nature. Sur cet autel, l’exploitant fait le vide. Le bétail n’est plus que de la « viande sur pied ». Les paysages se transforment en une terre gaste [7], un monde désolant et désolé, stérilisé, toujours plus homogène, puant, nocif. Comme le déclare Élisée Reclus, « [là] où le sol s’est enlaidi, là où toute poésie  a disparu du paysage, les imaginations s’éteignent, les esprits s’appauvrissent, la routine et la servilité s’emparent des âmes et les disposent à la torpeur et à la mort » [8].

    Sous l’égide du capital, les produits « agricoles » sont devenus des fruits de la chimie. Dans Paupérisme et libre-échange, en 1852, Marx signalait déjà le phénomène : « Un coup d’œil dans la revue médicale The Lancet montre que la falsification et l’empoisonnement des produit alimentaires sont toujours allés de pair avec le libre-échange. Toutes les semaines, The Lancet provoque une nouvelle panique dans Londres en découvrant de nouveaux mystères. La revue a chargé toute une commission d’enquête composée de médecins, chimistes, etc., de contrôler les aliments en vente à Londres. Les comptes rendus rapportent régulièrement que tout est falsifié et empoisonné : le café, le thé, le vinaigre, le poivre, les légumes marinés, etc. » [9] Aujourd’hui, ces produits se doivent en outre de faire plusieurs fois le tour de la planète avant de débarquer sur les tables, enfin débarrassés de toute trace de saveur, pour quelques courts instant de répit avant de pourrir.

    Remarquons ici que, sous le prétexte fallacieux d’apporter en tout lieu et en toute saison des produits comestibles congelés, le commerce mondialisé, fort de ses gros porteurs et de ses porte-conteneurs surdimensionnés, balade sur toute la planète des sources d'infestation incontrôlables. Tant et si bien que les endémies naguère propres aux pays exploités se transmuent en pandémies affectant en retour les pays exploiteurs. 

     Ce phénomène remonte aux Grandes Découvertes et à l'essor du capitalisme. Ainsi,  Jonathan Swift souligne que la préparation des mets les plus appréciés par les riches Européens au XVIIIe siècle « exigeait l'envoi de flottes entières vers chaque partie du monde, d'où l'on faisait venir certaines liqueurs à boire, certains condiments et d'innombrables autres produits indispensables. [... Il] fallait bien faire trois fois le tour du monde pour qu'une femelle yahoo [une femme] de la bonne société eût de quoi faire son petit déjeuner et trouvât une tasse pour le prendre » [10] Or  les premières importatations de ces délicatesses seraient concomitante à l'introduction de la syphilis dans le Vieux Monde [11]. Reconnaissons cependant que l'Europe, déjà préoccupée par la dimension équitable de l'échange, a exporté en retour, avec les maux qui lui étaient propres (rougeole, variole, grippe, peste bubonique), de quoi faire disparaître une bonne partie des populations amérindiennes. Ainsi, Stéphen Rostain indique qu'environ 85 % des Amazoniens auraient succombé au choc microbien peu après la Conquête, les Amérindiens n'étant pas prémunis contre les germes et les virus importés d'Europe [12].

     Aujourd'hui, l'accent est essentiellement mis sur le rôle insensé de l'activité humaine en général et de l'agro-industrie en particulier dans la survenue de fléaux s'abattant régulièrement sur les populations. 

     Certes, si certains agents pathogènes proviennent d’animaux domestique ou d’élevage, la plupart sont issus d’animaux sauvages. Chez ces derniers, ils sont la plupart du temps inoffensifs. Le problème serait que, « avec la déforestation, l’urbanisation et l’industrialisation effrénées, nous avons offert à ces microbes des moyens d’arriver jusqu’au corps humain et de s’adapter. La destruction des habitats menace d’extinction quantité d’espèces [… Celles] qui survivent […] n’ont d’autre choix que de se rabattre sur les portions d’habitat réduites que leur laissent les implantations humaines. Il en résulte une probabilité accrue de contacts proches et répétés avec l’homme, lesquels permettent aux microbes de passer dans notre corps, où, de bénins, ils deviennent des agents pathogènes meurtriers ». C’est donc la promiscuité que notre prolifération impose à la vie sauvage qui serait à l’origine de ce type d'affections. 

     Mais le problème s’aggrave avec les animaux entassés les uns sur les autres par l’élevage industriel en attendant d’être conduits à l’abattoir : voilà « des conditions idéales pour que les microbes se muent en agents pathogènes mortels. Par exemple, les virus de la grippe aviaire, hébergés par le gibier d’eau, font des ravages dans les fermes remplies de poulets en captivité, où ils mutent et deviennent plus virulents — un processus si prévisible qu’il peut être reproduit en laboratoire. L’une de leurs souches, le H5N1, est transmissible à l’homme et tue plus de la moitié des individus infectés. En 2014, en Amérique du Nord, il a fallu abattre des dizaines de millions de volailles pour enrayer la propagation d’une autre de ces souches ». Et c’est sans compter avec les microbes pullulant dans les déjections de ces animaux, et qu’il n’est pas rare de retrouver dans les eaux « potables ». [13]

    Quant à la détérioration généralisée des « biens de consommation », toute personne adulte un tant soit peu rescapée des machines à décérébrer télévisuelles et informatiques est en mesure de la constater. Elle est la manifestation la plus marquante du capitalisme. La nourriture est immangeable, l’air irrespirable et l’eau rare. Il est significatif que les prédateurs capitalistes s’affairent de nos jours à faire main basse sur ce qui reste de ce dernier élément, que le « progrès industriel » a déjà rendu un peu partout imbuvable.

    Priver ses contemporains du droit de savourer, des plaisirs du goût, c’est leur ôter une part notable de leur humanité. Le « biologique », qui, sous prétexte de santé publique et de respect du client, parvient avant tout à augmenter les prix, n’est que le cache-misère d’une perversion générale. Et si c’est la « rationalité économique » qui donne du sens à tout cela, le contenu frelaté de nos assiettes et de nos verres n’en apporte pas une démonstration très convaincante. « L’histoire des efforts de l’homme pour asservir la nature est également l’histoire de l’asservissement de l’homme par l’homme », dit Max Horkheimer dans  Éclipse de la raison (1974). 

     Encore une fois, le contenu de la production n’a plus d’importance, seule compte la quantité. Il n’est même plus possible de reprocher au consommateur d’être si peu délicat, d’acheter et d'absorber ces cochonneries : il n’y a plus rien d’autre sur le marché. Le chef indien de l’histoire l’exprime en ces termes : cette année encore, nous n’aurons que de la merde à nous mettre sous la dent. En revanche, il y en aura pour tout le monde.

         Le pire est encore une fois atteint avec la situation des plus déshérités de ce monde, comme chez ces Tanzaniens du petit port de Mwanza qu'on peut voir dans le film de Hubert Sauper, Le Cauchemar de Darwin. Ce documentaire date de 2004, mais rien n'indique que quelque chose ait changé dans les grandes lignes du trafic dont il témoigne. Les avions se succèdent, prélevant la seule manne de la région, des filets de perches du Nil, à destination des tables européennes, japonaises et autres, et débarquant en échange des armes approvisionnant les guerres locales. Les villageois, hommes, femmes et enfants, n'ont rien d'autre à manger quant à eux que des têtes de poisson putrescentes et farcies de vers. Sur fond de violence, de prostitution et de sida, tout ce qui compte aux yeux des potentats locaux et des représentants de l'Union européenne qui orchestre cette abomination, c'est d'exploiter à mort du lac Tanganyka tout ce qui peut être exploitable. Et puis de partir au plus tôt, en se lavant les mains de ce qu'on laisse sur place. 

     On pourrait développer indéfiniment ce thème de l'exploitation de toutes les ressources naturelles opérée au détriment des populations indigènes. Concernant l'eau, que l'agro-industrie rend de moins en moins consommable, on peut se reporter au documentaire de Res Gehriger et d'Urs Schnell, Bottles Life – Nestlé et le business de l'eau en bouteille (2012) [15], où l'on voit cette entreprise,  à des fins de commercialisation, vider les nappes phréatiques et tarir les puits  hier accessibles aux paysans. Alors PDG de la multinationale, Peter Brabeck soutenait qu'en tant que denrée alimentaire, l'eau doit avoir une valeur, c'est-à-dire ne pas être conçue comme un bien commun naturel, mais comme un produit commercialisable et produire du profit. Un « produit », en effet, puisque volé à la communauté des hommes et industriellement mis en bouteille plastique. En attendant, sans doute, de se jeter sur l'air, dans les rares zones de la planète où l'industrie ne l'aura pas rendu irrespirable, et de débiter des bouteilles d'oxygène.

     Norman Cohn, dans ses Fanatiques de l'Apocalypse, cite un extrait de Renart le Contrefait, dernière forme qu'ait connu, au XIVe siècle, le Roman de Renart « De braves travailleurs fabriquent le pain d'orge, mais jamais ils ne l'ont sous la dent. Ils ne recueillent que le son, et du bon vin ils ne boivent que la lie, et des bons habits ils ne reçoivent que les dépouilles. Tout ce qui est bon et savoureux va aux nobles et aux prêtres [14]. » Ce rapprochement permet de mesurer à quelle allure et dans quel sens avance le progrès, ce thème central du capitalisme. 


[1] In Devenir humains, sous la direction d'Yves Coppens, éd. Musée de l'Homme-Autrement, p.120.
[2] Œuvres I, Mythes et pensée chez les Grecs, Le Grand Livre du mois, 2007, p.492-493.
[3] Œuvres I, Mythes et pensée chez les Grecs, Le Grand Livre du mois, 2007, p.494, note 2.
[4] Œuvres I, Mythes et pensée chez les Grecs, Le Grand Livre du mois, 2007, p.493.
[5] « Le travail est d'abord un procès qui se passe entre l'homme et la nature, un procès dans lequel l'homme règle et contrôle son métabolisme avec la nature par la médiation de sa propre action. Il se présente face à la matière naturelle comme une puissance naturelle lui-même. Il met en mouvement les forces naturelles de sa personne physique. Ses bras et ses j ambes, sa tête et ses mains pour s'approprier la matière naturelle sous une forme utile à sa propre vie. Mais en agissant sur la nature extérieure et en la modifiant par ce mouvement, il modifie aussi sa propre nature. » (Le Capital, livre I, « Les essentielles », Éditions sociales, 2016, p.175.)
[6] Société d’aménagement foncier et d’établissement rural. « La SAFER doit en priorité œuvrer à la protection des espaces agricoles naturels et forestiers. Pour ce faire, cet organisme a la faculté de se substituer aux éventuels acheteurs de terrains par son exercice de préemption. » (https://www.preventimmo.fr/droit-de-preemption-safer)
[7] Comme la terre dévastée du Roi Pêcheur dans le Perceval ou le Conte du Graal de Chrétien de Troyes (entre 1180 et 1190).
[8] Du sentiment de la nature dans les sociétés modernes, 1866, http://yannick.mevel.free.fr/IMG/pdf/sentiment_nature_soc_mod.pdf, p.13.
[9] Cité par Robert Kurz, Lire Marx, Éditions Les Balustres, 2002, p.314. La revue britannique The Lancet, spécialisée dans le domaine scientifique, comptait autrefois parmi les revues médicales les plus respectées. Son premier numéro avait été publié en 1823. En juin 2020, sa renommée a débordé des cadres de son lectorat après qu’elle eut publié une enquête outrancièrement bidonnée relative au coronavirus. Mais déjà en août 2019 un article du Monde la qualifiait de « machine à cash à la pointe de la médecine ». C’est certes exact, mais c’est également une belle faux-culterie : toute entreprise capitaliste est une machine à cash, Le Monde comme The Lancet. L’hôpital se fout de la charité…(https://www.lemonde.fr/festival/article/2019/08/13/the-lancet-machine-a-cash-a-la-pointe-de-la-medecine_5498948_4415198.html).
[10] Œuvres, Voyages de Gulliver, édition d'Émile Pons, « Bibliothèque de la Pléiade », 1965, p.260.
[11] La question est cependant débattue, les partisans de la théorie « colombienne », imputant la propagation du trépomène aux marins de Christophe Colomb de retour des Antilles en 1493,  s'opposant aux tenants de la théorie « uniciste », qui estiment, en recourant à des arguments archéologiques, que la tréponématose aurait existé dès la Préhistoire, mais aurait été confondue avec d'autres maladies, notamment la lèpre. Cependant, L. Christensen (1962) donne un avis contraire, puisque, après avoir étudié seize mille cinq cents crânes venant de toutes les parties du monde, il conclut que les lésions osseuses de la syphilis ne se manifestent qu'après l'année 1500 de notre ère. (Encyclopaedia Universalis)
[12] Amazonie. Un jardin sauvage ou une forêt domestiquée, Actes Sud/Errance, 2016, p.120-121.
[13] Sur ces données, voir https://www.monde-diplomatique.fr/2020/03/SHAH/61547
[14] Payot, 1983, p.104. 
[15] Disponible sur Arte boutique en VOD)